Paris-Soir -11 octobre 1925


Paris soir 1925 10 11 02 Sirius À propos de "la pucelle" chronique de Victor Méric

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DU POINT DE VUE DE SIRIUS
A propos de la Pucelle

La récente pièce de Bernard Shaw que d'aucuns ont saluée comme chef-d'œuvre aura ce résultat imprévu de nous montrer une Jeanne d'Arc, tirée à hue et à dia, déchiquetée, écartelée, dépecée par les diverses chapelles politiques et philosophiques.
M. Hamon, qui traduisit l'œuvre du dramaturge anglais, appelle notre attention sur ce cas singulier. Il nous explique comment catholiques, protestants, anticléricaux, militaristes, pacifistes, opportunistes, radicaux, socialistes, prétendent accaparer l'infortunée Pucelle. Et, lui-même, cédant à la contagion, ne craint pas d'affirmer que la Guerrière était une nationaliste convaincue, la patronne des nationalistes. Seulement son nationalisme était de marque. «universelle», ce qui veut dire que Jeanne rêvait de fraternité humaine tout en se plaçant à la tête des troupes et qu'elle préparait la paix en faisant la guerre.
M. Hamon a peut-être raison. Mais qu'il me permette de le lui dire. Nous n'avons déjà que trop de « Jeanne » opposées et contradictoires.

Nous avons la « Jeanne » naïve et innocente, qui, gardant ses moutons, entend les voix célestes. Celle-là, elle appartient, sans contestation possible, aux spirites en quête de médiums. De même, elle peut être réclamée par toute une catégorie de négociants en miracles et c'est tout à fait curieux qu'on n'ait pas songé encore à créer, du côté de Domrémy, un établissement analogue à celui de Lourdes, avec cohortes de pèlerins, extases et guérisons.

Nous avons la « Jeanne » qui vit dans les camps, se mêle aux soldats, monte à cheval, brandit des étendards. Il est évident que celle-là va de droit aux militaires et nous eûmes vent de son intervention au moment de la victoire de la Marne. Malheureusement, on put voir aussi sainte Geneviève qui se livrait à une concurrence déloyale.

Nous avons la « Sainte» qui est la chose de l'Eglise, et la « Martyre », qui est l'affaire des ennemis de la Religion. Les uns adorent ce qu'ils ont brûlé. Les autres brûlent de l'adorer.

Nous avons la « Jeanne » de M. Delteil, qui nous apparaît comme une grosse campagnarde, débordante de santé et d'ardeur, force vivante éclose en pleine nature.

Nous avons la « Jeanne » jetée aux chats fourrés inquisiteurs, victime d'une erreur judiciaire.

Nous avons la « Jeanne » douce colombe qui monte vers le ciel comme l'âme lunaire de Pierrot. Nous avons... elles sont trop.

Mais, pour comble, M. Hamon veut nous fabriquer une « Jeanne » pacifiste que les foules, bientôt, pourront célébrer au chant de l'Internationale.

Ce n'est plus Jeanne d'Arc. C'est Jeanne Protée.
Sans compter que, d'après certains historiens, nous aurions une « Jeanne » mère d'une famille nombreuse. Et j'allais oublier la « Jeanne » de ce vieux coquin de Voltaire.
Oserais-je dire ici que de toutes les « Jeanne » inconciliables qu'on nous impose, c'est encore cette dernière que je préfère ?

Victor MERIC.

Sainte-Jeanne (wiki) de Georges Bernard Shaw

La Pucelle d'Orléans (wiki) de Voltaire

Protée 


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