| Paris-Soir - 06 octobre 1925 |
A l'Exposition des Arts Décoratifs modernes, un peu en pénitence derrière le Grand-Palais, on a collé le panorama du Maroc. C'est pourtant du décor, et un décor ultra-moderne, mû par un curieux système d'horlogerie, qui déroule sous nos yeux toute la côte, si claire, si crûment ensoleillée, étalée de Tanger à Casablanca.
Ce voyage dans un fauteuil, (car le bon peintre Gabriel Rousseau, auteur du panorama et coloriste magnifique, suppose que nous longeons la terre, étant assis sur le pont du paquebot de Marseille) ne suscite pas seulement des impressions violemment pittoresques. Pour ma part, je suis descendu deux fois, à vingt ans de distance, dans ce Moghreb-el-Aksa, dans cette Afrique d'Extrême-Ouest.
A regarder les choses de près, on pourra, sans doute, au Maroc, pratiquer deux politiques, une politique des villes et une politique des champs. Car les citadins sont Arabes, les campagnards sont Berbères. Et le Berbère, fils autochtone du sol, a été très superficiellement islamisé par les invasions arabes du VII° siècle. Le Coran ne dresse pas entre lui et nous une muraille aussi aveugle. Sa femme n'est pas voilée. Il n'est ni mystique ni féodal.
En somme, il n'est pas sûr du tout que les cinq millions de Berbères de l'Afrique du Nord (un million et demi en Algérie, trois et demi au Maroc) ne proviennent pas de l'Europe, avec ces mercenaires de Salammbó, que Carthage allait recruter aux Baléares, en Bétique, en Gaule et jusqu'en Bretagne. Tandis que les conquérants arabes installés dans les villes sont des Sémites orientaux, les Berbères indigènes des campagnes seraient d'anciens Européens.
C'est une raison de plus pour me pas les déposséder brutalement de leurs champs.
Car, qu'est-ce que le Maroc ? Pour le touriste, une promenade dans le moyen âge de l'Islam, une merveilleuse Barbarie, la dernière qui existe sous le soleil. Mais nous n'allons pas dépenser quatorze cents millions de ports et de voies ferrées pour amuser les touristes. Il faut faut que que l'entreprise paye. Payera-t-elle ?
Pour le savoir, j'ai naguère traversé de bout en bout, de la frontière oranaise à l'Atlantique, le Maroc guerrier du Riff et de l'Atlas, le Maroc pacifié, mais toujours mystérieux, des grandes villes religieuses; enfin le Maroc colonial et battant neuf de Casablanca, cité bâtie à l'américaine, qui augmente de mille habitants par mois, où le terrain se vend 2.000 francs le mètre carré. L'homme qui jura de faire vivre cet empire bicéphale, (qui a une tête dans l'an mille et l'autre dans le vingtième siècle), le maréchal Lyautey, j'ai causé avec lui longuement.
Ce n'est pas très facile, car il faut d'abord le joindre. Or, Lyautey gouverne son territoire (vaste comme la France) à la façon dont Jules César gouvernait les Gaules, sous condition de se transporter sans cesse de tribus en tribus. Je le manquai d'un jour dans les montagnes de Taza, d'une heure dans les saintes murailles de Fez. Je l'ai saisi à Rabat un soir.
Ce conquistador de soixante-dix ans, pendant les deux heures que j'ai passées dans son bureau, n'est pas resté assis dix minutes. Il courait d'un plan du port de Casabianca, étalé devant la fenêtre, à une carte de l'Atlas, épinglée aux murs, sonnait ses officiers, fouillait ses dossiers. Tel il me restera dans l'esprit, inoubliable, maigre et élégant, serré dans une redingote kaki dont les basques flottaient sur des jambières de drap, l'échine un peu arquée, un corps de Bédouin dans le désert, tendu pour marcher vite et pour bondir. Sur ce corps, une tête tourmentée, cuite et recuite au soleil, couleur de brique, le nez rouge, tordu à droite, la moustache blanche, tordue à gauche, tandis qu'une cigarette sans cesse renouvelée évoquait le jet de vapeur qui s'échappe d'une chaudière sous pression. La voix est rauque, hachée, saccadée, mais l'œil bleu pâle, sous l'orbite cave, chargé de rêve, révèle les nuances de la vaste imagination qui commande à ce tourbillon militaire.
Je lui dis :
J'ai vu votre Maroc. Mais de vos Marocains, point ou peu, sauf dans les villes. Entre Taza et Fez, entre Fez et Meknès, entre Meknès et Rabat, on fait cent kilomètres sans rencontrer un douar. Où sont les habitants pour travailler cette terre ? Elle est possédée par des indigènes à la fois tenaces et négligents, qui cultivent mal et ne veulent pas vendre, et votre politique est de ne pas les y forcer. Sans terre et sans main-d'œuvre, comment ferez-vous pour que le Maroc produise ?
Et le maréchal Lyautey me répondit :
«D'ici vingt ans, le Maroc comptera vingt millions d'indigènes. Les femmes ont huit ou neuf enfants. Si elles n'en élèvent souvent que deux, c'est que l'avarie héréditaire entraînait, hier, une phénoménale mortalité infantile. Mais des dispensaires antisyphilitiques sont créés partout, et les malades y viennent en foule.»
Restera à obtenir que cette population travaille. Mais son nombre grandissant l'y forcera. D'ailleurs, pour les terres qui resteraient encore en friche, sans exproprier, on pourra les frapper d'une servitude de location. A celui qui ne peut ou ne veut ensemencer ses champs, on dira: Tu les donneras à bail !
Les richesses minières et les phosphates, c'est l'avenir. Mais les céréales, c'est la réalité immédiate. Ce Maroc, qui, sur le panorama collé au flanc du Grand-Palais, nous apparaît si magnifiquement mystérieux, fut le grenier de Rome. Il sera le grenier de Paris.
Maurice de WALEFFE.
Contrairement aux allégations de Maurice de Waleffe, aujurd'hui la France fournit le Maroc en céréales.
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