| Figaro - 08 octobre 1925 |
Gazette des Tribunaux
Dans la roulotte
«Allons, messieurs, à qui le caleçon ? Quel est, parmi vous, l'homme assez Courageux pour venir lutter avec Eugène de Paris, l'homme le plus fort du monde, plus fort que le célèbre Marseille? Voyez-le. Regardez-le. Tâtez ses biceps, ses triceps et son trapézoïde !»
Et Mme Chaput qui, dans les foires, faisait ainsi la parade pour Chaput son mari, le lutteur « Eugène de Paris », ponctuait son boniment de quelques coups de revolver tirés à blanc. Un gros revolver comme ceux dont se servent les cow-boys dans les films de cinéma. «A qui le caleçon ?».
Et de la foule se détachait un soldat, qui réclamait l'honneur de lutter contre Eugène, le tombeur de tous les lutteurs. Et la foule acclamait le soldat: « Bravo, l'amateur !»
Ce n'était pas tout à fait un amateur, c'était le mari de Mme François, une ancienne domestique du lutteur. Chaput; mari malheureux, car Mme François n'était plus domestique. Chaput lui avait acheté un tir, une baraque, une roulotte, au grand désespoir de Mme Chaput.
Les forains, d'ordinaire, sont des gens vertueux. Bons maris, bons pères, élevant leurs enfants dans l'amour de leur métier. Des gens sobres aussi. Il faut conserver ses membres et sa force, D'où pas d'alcool.
Mais Chaput n'avait pas ces vertus familiales. Mme François était la maitresse d'Eugène le lutteur, et de foire en foire, le long des chemins, les deux roulottes, celle de l'amant et celle de la maîtresse, roulaient ensemble. Mme Chaput connaissait la situation et s'en plaignait à son mari qui, pour toute réponse, essayait sur elle, à coups de poing, la force de ses biceps. François, le mari trompé, se lassa à la fin, quitta la roulotte, se bornant de temps à autre à venir à la foire, voir si la situation était toujours « inchangée », comme disaient jadis les communiqués.
Au mois d'octobre de l'année passée, Mme Chaput se facha, et rencontrant un jour, à la foire du boulevard Richard-Lenoir, Mme François, elle lui jeta dans les yeux une poignée de poivre en ajoutant: «Si tu ne laisses pas mon mari, je te ferai ton affaire.»
Des mois se passèrent, et en février dernier la baraque d'Eugène le lutteur se tenait place Daumesnil. Un jour, François, qui aimait toujours sa femme, vint rôder autour des roulottes. Il aperçut Mme François et Chaput, et aussitôt il alla prévenir Mme Chaput.
«Ils sont ensemble, tous les deux. Donnez-moi un revolver. Je veux les tuer...» Mme Chaput ne lui donna pas de revolver mais un rasoir.
«C'est bon, dit le mari. Je vais aller taillader la figure de ma femme.»
Mais il ne fit rien. Alors, Mme Chaput rentra dans sa roulotte, chargea avec de vraies cartouches le gros revolver qui, lors des parades, lui servait à présenter au public son mari, Eugène le lutteur, et elle se rendit à la roulotte de Mme François. Le lutteur était là. Il aperçut sa femme, devina ce qu'elle allait faire, se précipita sur elle, voulut l'empêcher de gravir le petit escalier menant à l'intérieur de la roulotte. Mais la femme du lutteur était vigoureuse, elle repoussa son mari, gravit les deux marches, brisa un carreau et, par la fenêtre,
tira deux coups de revolver sur Mme François qu'elle tua raide.
Crime de jalousie, crime passionnel, crime classique. Aux assises, Mme Chaput, toute en noir avec un collet en fourrure de singe, assez élégante, répond à peine...
M. l'avocat général Sevestre requiert. Me Raymond Hubert plaide, et les jurés acquittent. La foule applaudit et sur le quai, pour voir sortir du Dépôt Mme Chaput acquittée, il y avait encore plus de monde que lorsqu'elle faisait la parade sur les tréteaux.
Georges Claretie.
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