| Paris-Soir - 18 octobre 1925 |
Araignées du soir
Suppositions
Moi aussi je voudrais parler du charcutier en gros, celui qui s'est laissé arracher pour huit cent mille francs de chair fraiche ou salée par son personnel, et cela sans crier, sans même s'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Imaginez, je vous prie, que l'Etat ait le monopole de la viande de porc, comme il a le monopole des cigares, des allumettes et des communications téléphoniques. Imaginez aussi qu'il existe des bureaux de cochon, comme il y a des bureaux de poste. Bon! Encore un petit effort, imaginez que dans un de ces débits appartenant aux Contributions Indirectes, huit cent mille francs de saucisses et de jambonneaux aient pu prendre la fuite avec la complicité des fonctionnaires subalternes, car dans mon hypothèse, tout garçon charcutier serait un fonctionnaire, sans éveiller l'attention du fonctionnaire chef de bureau ni de ses chefs. Imaginez tout cela et songez au potin que l'on entendrait dès le lendemain dans Landerneau, aux articles indignés de la presse, aux interpellations, aux couplets traditionnels opposant la gabegie des administrations gouvernementales à la sage gestion du commerce particulier ou de l'industrie privée...
«Parbleu ! allez-vous me dire, ce n'est pas la même chose. Lorsque l'Etat fait preuve d'incapacité ou de négligence, c'est notre argent qu'il dilapide, tandis que le commerçant ou l'industriel...» Mais si, mais si ! c'est la même chose ! Dans tous les cas, que le public s'appelle contribuable ou simple consommateur, c'est dans sa poche que l'on prend des sous pour balancer le chapitre «Profits et Pertes». Est-ce à dire que je revendique pour l'Etat le droit exclusif de vendre de la charcuterie? Non, mais il faut bien s'amuser un peu.
Bernard GERVAISE.
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