Paris-Soir - 18 octobre 1925


Paris soir 1925 10 18 02 Sirius Victor Méric Valjean

Jean Valjean

Tout dernièrement, les journaux nous contaient l'aventure extraordinaire de ce vieillard, grand honnête homme, respecté de son humble village, philanthrope béni par tous les malheureux et qui, soudainement, se vit découvert comme ancien forçat évadé. Il lui fallut, après des années et des années de labeur et d'honnêteté, se constituer prisonnier. Sans doute la grâce interviendra-t-elle et le forçat honnête homme pourra-t-il encore couler des jours paisibles?
Ce vieux bagnard, c'est Jean Valjean qui ressuscite parmi nous.
Quand Hugo écrivit l'histoire du forçat sublime et douloureux, on cria à l'invraisemblable, on accusa le romantisme; on dénonça l'imagination surchauffée du poète. Certains n'ignorent plus aujourd'hui que l'auteur des Misérables n'a rien inventé et qu'il eut un modèle vivant pour son roman. L'histoire de ces jours derniers démontre que les «Jean Valjean» ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire.
Mais il y a mieux. On m'a rappporté le fait divers que voici et que la presse n'a pas recueilli, du moins à ma connaissance. Un soir, au coin d'une rue, une brute saisit une femme à la gorge et se mit en devoir de l'étrangler proprement. Surgit un passant courageux qui, n'écoutant que son indignation, bondit. sur l'assassin et d'un swing bien appliqué l'envoie mesurer le trottoir. Là-dessus, la foule accourt. L'intrépide champion des faibles et des innocents prend ses jambes à son cou.
Banalité, dites-vous. L'homme s'est enfui, parce que modeste, ou possédant quelque raison de dissimuler son identité. Vous n'y êtes pas. On a fait une enquête, après avoir ramassé le meurtrier assommé et la victime évanouie. Et l'on a appris ceci : le courageux passant n'est autre qu'un redoutable bandit, forçat évadé. Il fut condamné, jadis, à vingt ans de travaux forcés pour avoir étranglé une vieille femme dont il convoitait le porte-monnaie.
Etrange complexité de l'âme humaine. Qui sait si cet assassin ne porte pas, dans la vie, l'intolérable poids de ses remords? Qui sait si, après le bagne qu'il a fui, il ne s'est pas recréé une conscience d'honnête homme ?
Les «Jean Valjean» devenus des «Madeleine» (repentis) sont, je le répète, plus nombreux qu'on ne l'imagine. Peut-être en avons-nous croisés quelques-uns, au hasard des rencontres. Peut-être que tel personnage dont le passé reste mystérieux et à qui nous donnons toute notre confiance appartient à la coterie.
Mais il y a aussi les «Jean Valjean» au second degré. Je veux dire les très honnêtes gens que la chance, seule, a sauvés du châtiment. Il existe, dans tous les milieux, des tas d'individus, qui, à un moment de leur existence, ont commis un de ces acies que la justice réprouve et punit sévèrement. Pas vu, pas pris. Depuis, ils se sont refait une virginité; ils ont conquis place au soleil; ils sont «Monsieur Un Tel» gros comme le bras. Mais, certaines nuits, le souvenir lancinant doit les ronger!
Si l'on pouvait lire dans les cerveaux! Si l'on pouvait sonder les âmes! Quelles trouvailles !
Tenez, voyez-vous ce bon garçon au ventre sympathique, à la boutonnière fleurie, si franchement sympathique et si éminemment respectable, eh bien ! on viendrait me prouver qu'il a, dans sa jeunesse, mérité vingt fois le bagne que je n'éprouverais nulle surprise. Dans tout coquin, il est un brave homme qui veille et dans tout honnête homme, un coquin endormi.

Victor MERIC.


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