Le Petit Journal Illustré - 18 octobre 1925


Si de loin en loin, l'agitation de sa population ouvrière ne venait attirer l'attention sur elle, la petite ville de Douarnenez risquerait fort de tomber dans l'oubli. Elle est située, en effet, au bout du monde, du vieux monde tout au moins, puisqu'elle occupe presque la pointe extrême de cette partie avancée de l'ancien continent que sa disposition géographique a fait désigner du nom expressif de Finistère.
Douarnenez est, d'abord, le premier de nos ports sardiniers : une partie de ses 13.500 habitants s'adonne à la pêche de la sardine (800 bateaux et 4.000 pêcheurs) et tandis que les hommes affrontent les dangereux récifs de la côte bretonne pour y quérir le poisson bleu, les femmes et même les enfants s'emploient dans les usines de conserves, les «confiseries», qui sont la grande industrie régionale.
Comme la majeure partie des cités industrielles, celle-ci serait assez peu intéressante par elle-même si elle ne jouissait d'une magnifique situation au fond de la gracieuse baie à laquelle elle a donné son nom.
L'église Sainte-Hélène, qui date de la fin du XV siècle ou du début du XVIe et appartient au gothique flamboyant, est le seul monument digne d'être cité, et le mieux à faire est de franchir rapidement ses rues grouillantes et banales pour gagner le port, assez sale, lui aussi, mais fort pittoresque par les continuelles allées et venues des pêcheurs et le mouvement incessant des barques entre les jetées. Au delà du môle, la baie, étincelante de lumière, dessine ses courbes harmonieuses entre la pointe de Crozon, masquée par les rochers énormes du cap de la Chèvre, et les terribles récifs de la pointe du Raz.

Le maire de Douarnenez provoque des incidents


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A l'extrémité des quais, un escalier creusé dans le roc gravit la colline et, par le hameau de Plomarch, conduit à la plage du Riz. Sans aller jusque là, arrêtez-vous près du sommet: à travers les branches entrelacées des arbres, la ville apparaît alors sous un aspect infiniment plus riant; le crépi un peu trop clinquant de ses maisons, étroitement serrées les unes contre les autres, s'atténue par la distance et lui donne un air de coquetterie inattendu ; l'océan, dont les lames brisées par les jetées, viennent lécher doucement les hautes murailles des quais fait vibrer cette palette de couleurs vives et en réfléchissant sur elle la douceur de ses eaux azurées, lui communique une grâce apaisante, une élégance à laquelle n'aurait jamais osé prétendre cet amas de constructions entassées dans un espace aussi restreint.
Une nombreuse flottille, amarrée dans le port, fait deviner d'un coup d'oeil son importance et son activité; malgré vents et marées, il n'est point d'heure du jour ou de la nuit où des voiles ne franchissent les passes pour venir se ranger auprès de celles qui les ont devancées ou, au contraire, ne s'élancent vers la pleine mer avec leurs filets tendus et tout parés, prêts à s'abattre sur les bancs de sardines signalés vers le large. On sent une vie intense dans tout ce mouvement, une évidente solidarité dans cet élan qui porte la masse des oisifs errant sur les quais vers le nouvel arrivant et lui fait supputer le produit de sa pêche dès l'accostage du bateau. L'existence de toute une population dépend, en effet, du plus ou moins d'abondance du poisson, et s'il plaît à celui-ci de déserter la baie pendant de longs mois, la misère a tôt fait de s'installer au logis du malheureux pêcheur et, par répercussion immédiate, chez tous ceux qui vivent avec lui et par lui de cette capricieuse industrie.
Le hameau de Plomarch, où nous sommes, est le lieu même où s'élevait, suivant la légende, le château du roi breton Marc'h, dont l'histoire a plus d'un point de ressemblance avec celle du roi Midas. La rivalité de ce minuscule souverain avec le fameux Tristan de Léonais, l'un des chevaliers de la Table-Ronde, amoureux de la blonde Yseult, a servi de thème à Wagner pour l'un de ses plus célèbres opéras. Douarnenez doit son nom (Douarn-Enez terre de l'île - l'île de Tristan, voisine du rivage) au héros de cet épisode.
Comment s'étonner que cette terre mystérieuse, dont l'histoire est environnée de ténèbres insondables, soit aussi féconde en jolies légendes?....Ses princiers occupants, aux époques lointaines, ont laissé un peu partout des traces de leur présence, des monuments, grossiers sans doute, mais dont la disposition, la conception, l'ampleur, déconcertent les plus sceptiques ; à défaut de faits précis, avouer que les récits que l'imagination de son peuple a brodé et qui nous sont parvenus, s'ils ont moins d'exactitude, ont par contre une saveur et un charme qui suppléent agréablement à l'authenticité.
Ce qui est plus authentique que l'histoire de ce terrible roi Marc'h, aux «oreilles de cheval», c'est le séjour des Romains, qui établirent jusqu'au fond de l'Armorique leurs voies stratégiques dont on retrouve les traces en ce même hameau de Plomarch.
En continuant le sentier venu de Douarnenez, on aboutirait à la plage du Riz, fort belle et très agréablement située tout au fond de la baie; on l'aperçoit de Plomarch, dominée au loin par la haute silhouette du Menez-Hom et préludant modestement à la longue série de sites plus célèbres qui, par Morgat et le cap de la Chèvre, bordent la presqu'île de Crozon.
La rive opposée n'est pas moins belle, mais elle est, par contre, moins hospitalière et les plages y sont rares: celles des Sables-Blancs, à Tréboul, et de Saint-Jean, toute voisine de celle-ci, sont les dernières de cette partie de la côte. Après, c'est le rocher qui domine, qui règne en maître incontestable et d'ailleurs incontesté, car seule l'énorme muraille de granit peut opposer à la fureur inlassable des flots un obstacle suffisant. Il n'y a pas de place non plus pour le moindre port. Tréboul est le dernier, mais il est si près de Douarnenez qu'il le double en quelque sorte, laissant toute l'extrémité de la côte aussi dépourvue, aussi abandonnée. Routes et voies ferrées s'écartent du rivage et c'est à peine si la petite ligne qui fait le service de Quimper, la jolie capitale de la Cornouaille, pour se diriger sur Audierne, daigne faire un léger crochet vers les localités du nord de la péninsule.
Si les nécessités de rendement économique peuvent justifier un tel ostracisme, le touriste amateur de sites grandioses n'aura garde de négliger cette région magnifique : un simple sentier de douanier suffira. Plus souple, ce chemin de chèvres se prête à toutes les fantaisies du rocher; il enjambe les falaises, bondit au sommet des pics, redescend en une course vertigineuse dans des criques sournoises au fond desquelles l'Océan tourbillonne avec un fracas angoissant; puis, pour se remettre de ces émotions violentes, le voilà reparti à l'assaut de la muraille géante, en quête de coins aimables. Il entre sans crier gare dans des grottes scintillantes de pierreries, demeure des fées et des korriganes, s'incline devant un calvaire et, de nouveau, frôle l'abîme horrifiant à des hauteurs vertigineuses pour jouir sans entraves du merveilleux panorama embrassant la ligne moutonneuse des récifs depuis l'anse de Tréfuntec jusqu'à la pointe de Pen-Hir, de l'autre côté de la baie, avec, à ses pieds, la formidable dentelle de pierre, frangée d'écume, qui, du cap Sizun, déroule ses arabesques compliquées jusqu'au raz de Sein.
Nul bruit profane ne vient troubler ces parages deserts où seule se fait entendre, dominatrice et farouche, la voix puissante de la mer : dans ce tête à tête redoutable, l'homme prend conscience de son infirmité et lui, si fier d'avoir conquis le monde, demeure confondu devant la mystérieuse puissance d'un élément qu'il croyait avoir dès longtemps terrassé et qui, à peine asservi et toujours prêt à de terribles révoltes, fait payer souvent bien cher les services rendus à son précaire vainqueur. Que de barques sont venues heurter ces brisants! De combien de cris de douleur et d'angoisse ont retenti ces murs inflexibles, ces rocs orgueilleux, complices muets des vagues hurlantes et avides de meurtre et se renvoyant les uns aux autres les restes pantelants de leurs trop confiantes victimes!
Tous autres que des marins, au souvenir de tant de deuils et de désastres, sentiraient leur cœur fléchir et renonceraient à une lutte inégale chez eux, rien de pareil. Une force irrésistible, un instinct atavique, les attire sur ces flots, où tant des leurs ont péri

Marcel DARNAULT.