Le Petit Journal Illustré -11 octobre 1925


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Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XVI (Suite)
Un déjeuner en plein air
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RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis.

Comme l'auto parvenait au sommet d'une légère ondulation du terrain, le chauffeur se retourna pour dire à miss Constance Phips:
- Nous voici bientôt arrivés au lieu de la halte... Cette masse sombre que vous voyez là-bas, c'est une forêt... Il y a, tout à fait à l'extrémité, une clairière très commode...
Moins d'une demi-heure après, l'auto stoppait dans la clairière annoncée, qui était vraiment un endroit éminemment propice à un repas en plein air.
Le chauffeur et le serviteur qui lui étaient adjoints se mirent en devoir de déballer les provisions avec l'aide de la camériste de miss Constance Phips.
Le temps était idéal. La star était d'une humeur charmante. Elle ne voulut pas être servie à part; au contraire, elle voulut faire les honneurs du lunch au chauffeur et à son compagnon, l'un et l'autre un peu confus de cette attention aimablement condescendante.
Miss Constance Phips questionna gentiment ces braves garçons sur leur genre de vie, leur demanda s'ils étaient mariés ou fiancés...
Les deux hommes répondirent non sans un certain embarras, un embarras excessif même, étant donné que la jolie voyageuse s'efforçait manifestement de les mettre à leur aise.
Poussant la galanterie au delà des limites légales, T.-P. Bicklehope avait eu soin de faire placer dans le panier à provisions deux bouteilles de champagne de grande marque, et, au moment où miss Constance Phips avait quitté le «Studio du Désert», il lui avait dit :
- En déjeunant dans le désert, vous viderez une coupe de champagne à ma santé... Vous me le promettez ?... Le désert est le dernier endroit de l'Amérique où l'on peut déguster les vins de France sans craindre les désagréables facéties des agents de la prohibition...
Miss Constance Phips avait ri, et elle avait promis. Maintenant elle tenait sa promesse, et, de nouveau, elle riait de bon cœur. A la santé de M. T.-P. Bicklehope! dit-elle gaîment, en élevant sa coupe à la hauteur de son visage.
Elle venait à peine de porter ce toast qu'un cri étrange déchira l'air, un cri qui tenait à la fois du rugissement et du glapissement.
Miss Constance Phips tressaillit.
- Qu'est-ce que cela ? dit-elle, soudain angoissée.
Ses compagnons ne semblaient pas plus rassurés qu'elle.
- Je... je ne sais pas, balbutia le chauffeur.
Instinctivement miss Constance Phips jeta un regard autour d'elle; et, cette fois, ce ne fut pas une phrase interrogative, mais une clameur apeurée qui sortit de sa bouche.
Tout autour de la clairière, entre les arbres émergeant des fourrés, des silhouettes humaines étaient visibles, des silhouettes d'hommes vêtus de costumes militaires couleur kaki, coiffés de casquettes piates et armés de fusils.
Et les fusils s'abaissèrent, visant le groupe inoffensif des buveurs de champagne.
- Que personne ne bouge! cria une voix impérieuse.
Miss Constance Phips, pas plus que ses compagnons, n'avait la moindre envie de désobéir à cet ordre.
Alors un homme s'approcha posément de la star toute tremblante, un homme vêtu de kaki et coiffé comme les autres d'une casquette plate, mais qui, au lieu d'un fusil, portait un volumineux registre et un stylo.
Mesdames et messieurs, dit-il assez poliment, vous reconnaîtrez que je vous surprends en flagrant délit de consommation de boissons alcooliques. Je vais vous dresser procès-verbal et vous mettre en état d'arrestation...
Miss Constance Phips voulut expliquer que le vin de champagne en question était un cadeau, qu'elle n'en possédait que deux bouteilles entamées....
Rien n'y fit. Les agents de la prohibition sont encore moins accessibles à la pitié que le célèbre gendarme de Courteline. Par ailleurs, le cas de miss Constance Phips se compliquait de ce fait qu'elle ne voulait pas révéler son identité, ignorée même de sa camériste, à plus forte raison du chauffeur et de son second. L'homme au stylo et au registre coupa court à ses objurgations en ordonnant au chauffeur, à son compagnon et à la camériste de monter dans l'auto, où prirent place avec eux quatre guerriers de la prohibition.
Et la voiture partit pour une destination inconnue.
Quant à miss Constance Phips, elle fut invitée à suivre le terrible fonctionnaire qui la conduisit dans une autre clairière, plus vaste que la première, où la fille du milliardaire vit non sans surprise un avion prêt à appareiller.
C'était un appareil de grand modèle, de ceux qui effectuent des transports réguliers de passagers et de marchandises.
- Madame, dit le fonctionnaire de la prohibition à miss Constance Phips, votre attitude, je ne vous le dissimulerai pas, aggrave considérablement votre cas. Vous allez prendre place avec moi dans cet avion et vous vous expliquerez devant le haut magistrat auprès duquel je vais vous conduire...
- Dans quelle ville allez-vous me mener?
- Vous le saurez à l'arrivée...
- Il est inconcevable que vous me traitiez avec une pareille brutalité pour une vétille ... Voyons, monsieur... Vous ne voudrez pas me causer un tort si grand pour si peu de chose... Laissez-moi vous parler seule à seul... Eloignez vos hommes... Je dispose d'arguments qui vous convaincront, j'en suis sûre...
- Tentative de corruption !... Vous aggravez encore votre cas... Je ne vous répondrai. plus... Veuillez prendre place dans la cabine de cet avion...
Quoi qu'elle en eût, l'infortunée star dut obéir.
Quelques instants après, elle était installée à bord de l'avion, à côté de l'impitoyable agent de la prohibition.
Et, l'avion, piloté par un « as », s'envola magistralement.
La résistance nerveuse de miss Constance Phips était épuisée. La fille du milliardaire eut une brève crise, et puis elle s'évanouit. Cependant l'appareil prenait de la hauteur... Quand miss Constance Phips revint à elle, elle constata tout d'abord que l'homme vêtu de kaki la soignait avec une évidente sollicitude.
Elle le dévisagea non sans hostilité. C'était un rouquin pourvu d'une barbe abondamment fournie.
- Ne me touchez pas ! furent les premiers mots prononcés par miss Constance Phips.
- Calmez-vous, madame, fit l'homme très doucement. La mission que je remplis ne m'oblige pas à vous être systématiquement désagréable. Comme nous sommes à mille mètres d'altitude, je ne puis, à mon grand regret, vous offrir de sortir... mais j'ai le désir de vous ennuyer le moins possible...
Peu à peu, miss Constance Phips recouvrait sa maîtrise de soi. Le rouquin s'en rendait compte. Lorsqu'il la vit tout à fait calme, il lui dit :
- Etes-vous en état, maintenant, d'écouter la communication la plus importante que j'aie à vous faire.
- Dites, répondit miss Constance Phips.
- Je ne suis pas un agent de la prohibition, prononça le rouquin.
Ce disant, le personnage enleva d'un geste preste et sa perruque et sa barbe, qui étaient aussi fausses que rousses. Stupéfaite, miss Constance Phips reconnut alors la face maigrichonne et la barbiche de Jonas. ou madame

Miss Constance Phips la baronne de Champval, dit le détective, Vous êtes trop intelligente pour répandre en protestations et en objurgations vaines...
Vous
- Au nom de la prohibition, dont je me moque autant que M. T.-P. Bicklehope lui-même, je vous ai proprement enlevée... Et cet avion puissant qui nous transporte présentement, nous conduit tout droit vers un point de la côte du Pacifique, au large duquel croise un vapeur affrété par votre serviteur au moyen des avances considérables que lui a consenties monsieur votre père... Voilà !
Miss Constance Phips jugea sans doute inutile de protester contre la force majeure représentée par l'astucieux et rusé détective. Elle semblait écrasée et, dès lors, elle se renferma dans un mutisme farouche. En vain Jonas tenta de forcer son attention en lui racontant que s'il avait pu réussir cet enlèvement de grand style, c'était grâce au personnel du « Studio du Désert », mis à sa disposition par T.-P. Bicklehope. En vain il lui révéla que cet enlèvement avait été filmé sans que miss Constance Phips s'en aperçût.

Sans plus de succès il apprit à la fille du milliardaire qu'il n'avait obtenu le concours de T.-P. Bicklehope que moyennant l'engagement de filmer le retour en Europe de la baronne de Champval... Miss Constance Phips se mura dans une impassibilité qui ne se démentit pas. Il est vrai que l'élève de M. Lecoq était si content de la réussite de son entreprise qu'il prit assez aisément son parti de l'attitude fermée de celle qu'il s'était engagé à retrouver et à ramener à son père et à son époux.
Le voyage aérien s'effectua sans incidents notables jusqu'au rivage désert au large duquel croisait un steamer battant pavillon français, la Ville de Saint-Raphaël, bateau de faible tonnage, mais résistant et rélativement bon marcheur.
Dès que miss Constance Phips eut posé le pied sur le pont, la Ville de Saint- Raphaël appareilla à destination de l'Europe, c'est-à-dire pour un voyage qui devait durer longtemps.

CHAPITRE XVII

Les réticences de Sam Quickson
Ce soir-là, dans le salon de la villa des Narcisses, à Saint-Germain-en-Laye, Reginald Phips, le baron de Champval et la comtesse Flora Zitti étaient réunis après dîner.
Elles étaient de plus en plus moines et silencieuses, ces soirées de la villa des Narcisses, et ce n'était pas la présence de Sam Quickson, le flegmatique secrétaire du milliardaire, qui était susceptible les égayer. Au surplus, Reginald Phips, rongé par l'incertitude et par l'angoisse, n'était plus l'homme vigoureux et résistant qui, même après la disparition de sa fille, s'avérait lutteur énergique et résolu. Maigri, påli, tour à tour déprimé et exagérément nerveux, il donnait l'impression d'un être atteint aux sources mêmes de sa vie. (A suivre)

Gabriel BERNARD.


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