| Le Petit Journal Illustré - 18 octobre 1925 |
Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XVII (Suite)
16 Les réticences de Sam Quickson
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis et l'enlève en avion.
Cependant, à Saint-Germain, Reginald Phips ne reçoit aucune nouvelle. Lui qui, naguère, était volontiers causeur, demeurait de longs instants sans proférer une syllabe, perdu dans une sombre rêverie, que son gendre et la comtesse respectaient.
A un certain moment, il sortit brusquement de son mutisme pour dire :
- Il est inconcevable que, sur les cinq, pas un seul jusqu'ici n'ait donné signe de vie, ne m'ait fait tenir la moindre information...
La comtesse eut un geste vague. Le baron posa au bord d'un cendrier d'agathe le cigare qu'il fumait, mais il ne dit rien. Sam Quickson ne marqua pas par le moindre tressaillement qu'il eût entendu les paroles de son patron.
- Je voudrais savoir ce que vous pensez de ce silence inexplicable, reprit Reginald Phips en s'adressant plus particulièrement à son gendre.
A cette demande directe, ce fut la comtesse Flora Zitti qui répondit :
- Pour rien au monde, je ne voudrais vous affliger, cher monsieur Phips, mais, pour ma part, je ne suis nullement surprise... Sauf un seul, aucun ne m'a inspiré la moindre confiance...
- Je connais votre sentiment, chère amie, dit le milliardaire avec amertume. Vous n'avez jamais pleinement approuvé mon initiative... Et quel est celui de mes cinq détectives qui trouve grâce devant vous ?
- Vous vous en doutez bien...
Oui, fit Reginald Phips toujours amer, c'est celui que vous avez d'abord traité de brute, chère comtesse, celui qui se dit l'élève de Nick Carter: Scipion... Ensuite vous avez changé d'avis en ce qui le concernait...
- Je pense comme la comtesse, intervint Gontran de Champval. Ce Scipion est le seul des cinq qui produise l'effet d'un homme d'envergure. Sa brutalité, qui nous avait d'abord fortement déplu, mon cher beau-père, nous l'avons considérée à la réflexion, comme une indication très favorable. Lui seul n'avait pas l'air de vous faire la cour... Les autres, visiblement, ne cherchaient qu'à vous plaire...
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- Mais Scipion, jusqu'ici, n'a rien trouvé de plus que les autres... De lui non plus je n'ai rien reçu...
- Oh! s'écria la comtesse, je ne vous dis pas qu'il aboutira... Je crois seulement qu'il est le seul qui ait des chances d'aboutir à un résultat, si tant est que le résultat dépende d'une enquête de détective....
- Je n'ignore pas que vous avez foi dans le surnaturel plus que dans la logique... Vous m'en voulez, comtesse, parce que je n'ai pas fait aussi grand cas que vous-même de votre jeune protégée Bagadana et de sa faculté merveilleuse...
- Vous ne nierez pourtant pas, riposta la belle Flora Zitti, que Bagadana vous ait donné une preuve irréfutable de son étrange pouvoir...
- Je ne nie jamais un fait. Mais, précisément dans le domaine des faits, il y a des coïncidences qui, pour être troublantes ne sont tout de même pas autre chose que des coïncidences.
- Alors, monsieur Phips, dit la comtesse, vous tenez pour une pure coïncidence la déclaration de Bagadana et l'annonce de la fin tragique de William Ribsley ?...
Flora Zitti était manifestement fort mécontente du scepticisme de Reginald Phips.
- Je vous croyais, ajouta-t-elle, sinon convaincu, du moins plus équitable... Rap- pelez-vous que j'ai interrogé Bagadana sur notre chère Constance et qu'elle m'a répondu que Constance vivait... J'avais fait cette tentative hors de votre présence...
- Et il avait été entendu qu'elle serait renouvelée, moi présent... Or, je n'ai mis aucun empressement, je le reconnais, à interroger Bagadana sur le sort de ma Constance adorée...
Un sanglot passa dans la voix du milliardaire lorsqu'il prononça le nom de sa fille. Un lourd et long silence suivit. Puis, se redressant tout à coup, Reginald Phips s'écria avec une sorte d'égarement:
- Cette incertitude me tue... Après tout, si le prétendu pouvoir de votre Bagadana me donnait un peu d'apaisement...
- Il vous en donnera, dit Flora Zitti. Lorsque nous avons interrogé Bagadana hors de votre présence et nous avons renouvelé tout récemment l'expérience, elle fut très affirmative... C'est même pourquoi, cher monsieur Phips, vous voyez le baron de Champval et moi-même, relativement tranquilles... Certes, nous voudrions savoir ce qu'il est advenu de notre chère Constance, mais n'est-ce pas déjà beaucoup que d'avoir la certitude qu'elle n'est pas rayée du nombre des vivants ?...
Le lendemain, Bagadana, mandée par la comtesse Flora Zitti. arrivait à Saint- Germain-en-Laye. Lorsqu'on vint l'annoncer au milliardaire, celui-ci se trouvait dans son cabinet, précisément en compagnie de son secrétaire Sam Quickson, qui avait apporté la preuve matérielle de la véracité des dires de l'étrange voyante en ce qui concernait la fin tragique de William Ribsley. Sam Quickson était peu loquace; c'était même une particularité de son caractère que prisait fort son patron. Pourtant, après que le valet qui avait informé le «Roi des Dynamos» que miss Bagadana se trouvait au salon avec le baron Gontran de Champval et la comtesse Flora Zitti, se fut retiré, Sam Quickson, qui semblait en proie à une agitation insolite chez un être aussi flegmatique et impénétrable que lui, se prit à dire à son patron avec une vivacité qui ne laissa pas de surprendre celui-ci :
- Croyez-moi, monsieur Phips... Ne vous prêtez pas à l'expérience que l'on veut tenter à votre intention...
- Pourquoi me dites vous cela, Sam ?
- Il n'en peut résulter qu'un surcroît de souffrance pour vous, monsieur Phips...
- Sam Quickson, vous devez avoir un motif pour me parler ainsi...
Sam Quickson ne répondit pas.
- Voyons, mon garçon, reprit Reginald Phips, parlez-moi en toute franchise... C'est vous qui avez apporté la triste vérification des paroles de cette Bagadana, et, autant que j'en ai pu juger, vous avez été fort impressionné par ce fait... Vous n'êtes pas très communicatif, mais je croyais vous avoir entendu dire que vous étiez moins sceptique que moi quant au pouvoir de cette voyante...
- Oui, j'ai dit quelque chose comme cela... Mais, depuis, j'ai changé de point de vue...
- Qu'est-ce à dire ?
- Ne m'en demandez pas davantage pour l'instant... Dans quelques jours, peut- être, je serai en état de vous parler plus clairement... En attendant, monsieur Phips, suivez mon respectueux conseil ne vous prêtez pas à cette expérience... Reginald Phips dévisagea son secrétaire ; mais celui-ci avait recouvré cette parfaite impassibilité qui le caractérisait d'ordinaire.
- Si vous me dites pareille chose, Sam, c'est parce que vous redoutez de cette Bagadana une réponse... terrible... Et si telle est votre crainte, c'est que vous, un homme positif, vous possédez un renseignement, un indice quelconque... Sam Quickson se taisait toujours.
- Je vous somme, Sam, de me parler sans détour ni arrière-pensée d'aucune sorte !... Vous savez quelque chose sur le sort de ma Constance, et vous ne dites rien parce qu'il s'agit de quelque chose qui doit me déchirer le cœur...
- Monsieur Phips, dit Sam Quickson avec effort, je ne sais rien encore... Je saurai peut-être bientôt... Je vous supplie seulement de ne pas perdre le peu d'assurance qui vous reste dans des diableries qu'un homme civilisé, et particulièrement un Américain du Nord, ne saurait admettre...
Reginald Phips ne put rien tirer de plus de son collaborateur et même il ne parvint pas à attribuer une cause raisonnable à son intervention en l'occurrence, intervention qui, d'ailleurs, cadrait assez mal avec le caractère de Sam Quickson. Si ce dernier eût été plus diplomate, il eût compris que l'opposition inattendue qu'il manifestait devait avoir pour résultat de pousser Reginald Phips à consulter. De fait, devant les réticences de son secrétaire Reginald Phips finit par exprimer assez vivement sa mauvaise humeur.
- Vous n'êtes supportable que quand ne dites rien de votre cru, Sam Quickson s'exclama le milliardaire. Je ferai ce que j'ai résolu...
Sam Quickson s'inclina sans mot dire et sortit du cabinet.
CHAPITRE XVIII
L'expérience
Lorsque Reginald Phips pénétra dans le salon où se trouvaient, avec Bagadana, le baron de Champval et la comtesse Flora Zitti, le milliardaire avait réussi à surmonter sa dépression physique et morale. Depuis longtemps son gendre et la comtesse ne l'avaient vu aussi maître de lui. Il avait été convenu que ce serait dans l'un des petits salons de la villa, et non dans le cabinet de travail du maître de la maison, que l'expérience, à la fois redoutée et espérée, aurait lieu, si toutefois Reginald Phips ne se ravisait pas...
Bagadana toujours vêtue de son long pagne blanc et coiffée de son madras d'étoffe rouge, ne parut pas s'apercevoir de l'entrée de Reginald Phips dans la pièce. Elle se tenait debout devant la cheminée, dans une attitude hiératique, ses deux mains ouvertes à la hauteur de son visage. Son regard lointain était d'une fixité impressionnante. On eût dit une statue, un objet d'art exotique qui contribuait à la décoration de la pièce, laquelle était exclusivement garnie de meubles, d'étoffes et de bibelots d'Orient. La comtesse mit un doigt sur ses lèvres en allant à la rencontre de Reginald Phips.
- Faisons silence, dit-elle à voix basse au milliardaire. Bagadana est en train de concentrer son pouvoir à votre intention. Peut-être vaudrait-il mieux la laisser seule durant quelques instants...
- Comme vous voudrez, répondit le milliardaire, également à voix basse.
Et, suivie par Reginald Phips et par le baron de Champval, la comtesse passa dans la pièce contiguë. Bagadana ne s'était pas départie de son immobilité sculpturale.
- Quand saurons-nous qu'elle est disposée à se laisser interroger ? demanda au bout de quelques instants le «Roi des Dynamos».
- Elle nous avisera elle-même, répondit la comtesse. Au reste, le temps qu'elle emploie à cette préparation profitable au succès de l'expérience, va me permettre Vous dire certaines choses dont je ne doute pas que vous n'appréciiez enfin l'intérêt.
- Je vous écoute.
- A la faculté de savoir si une personne désignée est ou n'est pas vivante au moment où on l'interroge, en quelque lieu du monde qu'elle se trouve, ne se borne pas le pouvoir extraordinaire de Bagadana.
Reginald Phips tressaillit et considéra la comtesse avec un certain étonnement. - Expliquez-vous plus clairement, dit-il
- Lorsque Bagadana, fit la comtesse, vous a donné, à propos de la fin mystérieuse et tragique de William Ribsley, là preuve de son étrange pouvoir, elle ne s'était astreinte à aucune préparation particulière. Autrement dit, il lui est possible, à n'importe quel moment, de déclarer avec certitude qu'un être humain suffisamment désigné a cessé de vivre ou bien est vivant. Mais lorsqu'elle se soumet à un entraînement psychique particulier, elle peut, avec non moins de certitude, donner des précisions sur les faits à propos desquels elle consent à être interrogée....
Reginald Phips pâlit légèrement.
- Ainsi, en ce moment, poursuivit Flora Zitti, Bagadana parachève à votre intention ou plutôt à l'intention de notre chère Constance cette préparation grâce à laquelle il va lui être loisible de vous fournir des indications sinon complètes, du moins très circonstanciées, touchant ce qui est advenu à votre fille...
- Pourquoi ne pas m'avoir parlé de cela plus tôt ?
- D'abord, votre scepticisme était assez décourageant... Ensuite, je vous dirai que c'est depuis plusieurs semaines qu'à ma demande, Bagadana s'entraîne en vue de l'expérience à laquelle, tout à l'heure, elle va se livrer devant vous...
- Vous croyez vraiment que de telles choses sont possibles !....
- Après tout, cher monsieur Phips, il est encore temps de renoncer à l'expérience... Notez que je conçois votre résistance et votre trouble... Vous redoutez une révélation inquiétante...
- Vous me croyez donc bien affaibli par la souffrance, comtesse ! s'écria le milliardaire. Allez Reginald Phips a conservé son courage intact... Et si vous me voyez troublé, comme vous dites, c'est uniquement parce que j'ai un peu honte de me prêter à ces simagrées... Je vous ai promis, je tiens, voilà tout !...
Gabriel BERNARD.
(A suivre)

