Le Petit Journal Illustré - 25 octobre 1925


Le Petit journal illustré 1925 10 25 08 cinq détectives

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Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XVIII (Suite) L'expérience

RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découverl la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis et l'enlève en avion. Cependant, à Saint-Germain, Reginald Phips ne reçoit aucune nouvelle.

Au vrai, Reginald Phips était encore plus troublé que ne l'imaginait la comtesse. Il avait peur par avance des paroles que prononcerait Bagadana, et la conversation qu'il avait eue avec Sam Quickson, n'était point faite pour lui donner de l'assurance. Il dut faire un violent effort sur lui-même pour conserver l'apparence d'un homme maître de lui. Il s'était adossé à un meuble et regardait sans le voir un grand tableau qui lui faisait face. La comtesse et le baron s'étaient assis; l'un et l'autre avaient une attitude méditative. Un long et lourd silence pesa sur ces trois êtres, qui sursautèrent tous en même temps lorsqu'ils entendirent un bruit léger venant de la pièce voisine.


retour 25 octobre 1925

C'était Bagadana qui, se départissant enfin de son impressionnante immobilité, s'avançait vers eux d'un pas solennel. Elle fit halte au milieu du salon où Reginald Phips, son gendre et la comtesse Flora Zitti étaient réunis.
- Je suis prête, prononça-t-elle d'une voix à peine perceptible.
- Voulez-vous que je l'interroge ? demanda la comtesse.
Le milliardaire fit un signe d'assentiment. Il eût été, lui, incapable d'interroger posément Bagadana.
- Constance est-elle vivante ? fit la comtesse en s'efforçant au calme. Bagadana ne répondit pas tout de suite et, durant les secondes qui s'écoulèrent avant qu'elle ouvrit la bouche, le baron de Champval, qui regardait son beau-père, vit les traits de celui-ci s'altérer, se décomposer plutôt, d'une façon effrayante.
- Oui, finit par dire Bagadana.
L'infortuné père démentit alors l'incrédulité qu'il n'avait cessé d'afficher en chancelant sous le choc de la joie qui l'envahit soudain. Mais déjà la comtesse posait une deuxième question:
- Voyez-vous Constance ?
- Je la vois...
- Où est-elle ?
- Au milieu d'une foule nombreuse...
- Que fait-elle ?
- Elle crie et gesticule violemment...
La comtesse, le baron et Reginald Phips se regardèrent non sans un certain effarement.
- Pourquoi, reprit Flora Zitti, Constance se livre-t-elle à ces transports si invraisemblables étant donné son caractère ?
- Attendez commanda Bagadana.
Les trois auditeurs étaient suspendus aux lèvres de la jeune femme qui, au bout d'une minute, dit non sans quelque hésitation :
- Un homme est près d'elle qui lui parle avec dureté..., qui la menace... Oh !... Et Bagadana, comme si elle eût voulu se détourner d'un terrifiant spectacle, cacha son visage, dans ses mains...
- Parlez supplia la comtesse. Dites ce que vous voyez... tout ce que vous voyez...
Et Bagadana dit encore :
- L'homme l'a frappée avec une arme qu'il tient à la main... Elle est tombée... Elle est étendue sur le plancher que recouvre un tapis... C'est curieux... Il y a beaucoup de monde non loin d'elle et personne ne songe à lui porter secours... Et le meurtrier ne s'enfuit pas... Je ne distingue pas très bien... Oh je souffre... Je souffre...
Bagadana, en effet, semblait endurer une vive souffrance. Ses traits se convulsaient étrangement. Reginald Phips voulait parler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Le baron et la comtesse se précipitèrent
vers lui. S'ils ne l'avaient soutenu, il fût tombé sur le parquet.
- De grâce, cria la comtesse qui laissa Reginald Phips aux mains du baron pour courir à Bagadana qui, maintenant. semblait aussi désemparée que l'infortuné père, de grâce, Bagadana, faites un effort pour voir encore...
Mais Bagadana semblait aussi mal en point que le milliardaire.
Ce n'était plus une idole vivante majestueusement immobilisée dans une attitude hiératique ce n'était plus qu'une frêle créature humaine qui semblait souffrir horriblement et qui tremblait d'épouvante. Elle se raidit pourtant dans un effort suprême.
- Je veux voir... Je veux voir..., balbutia-t-elle, mais je ne distingue plus rien... Plus rien... Tout se brouille dans ma pensée...
Elle prononça encore des paroles dans sa propre langue, sans doute une invocation religieuse dont les témoins de cette scène mystérieuse et terrible ne comprirent pas le sens. Mais il est à croire que la divinité ou le génie qu'elle invoquait n'exauça pas sa prière, car Bagadana s'effondra sur le tapis, privée de sens, avant d'avoir pu révéler aux trois êtres fous d'angoisse qui étaient là, si Constance venait d'être tuée ou si elle vivait encore.

CHAPITRE XIX
Un câblogramme de Minneapolis

Si robuste que fût sa constitution physique, si fortement trempée que fût son énergie morale, Reginald Phips n'avait pas résisté à ce nouvel assaut.
Le soir même de cette expérience qui n'avait eu d'autre résultat que celui de porter au paroxysme le tourment qui ne lui laissait pas de répit depuis des mois, le milliardaire dut s'aliter, délirant. Les médecins appelés à son chevet jugèrent son cas particulièrement grave. Leur opinion fut que si le père de Constance survivait à cette effroyable crise, il y avait quatre-vingt-dix chances sur cent pour que sa raison sombrât.
Le baron de Champval et la comtesse Zitti le soignèrent avec un dévouement de tous les instants, se relayant nuit et jour près de son lit, ne voulant pas l'abandonner aux soins mercenaires des infirmières spécialistes dont les docteurs avaient exigé l'installation à la villa des Narcisses; car, pour un tel malade, tous les moyens de ia science étaient mis en service. Une autre personne de l'entourage de Reginald Phips avait voulu prendre sa part de ces soins assidus. C'était Sam Quickson.

A dire le vrai, c'était un peu contre le gré du baron et de la comtesse que le secrétaire particulier du «Roi des Dynamos» leur imposait, en quelque sorte, sa collaboration de tous les instants.
Se flegmatique jeune homme n'avait jamais eu l'heur de gagner la sympathie de la belle Flora Zitti, pas plus, d'ailleurs, que celle de Gontran de Champval. Mais l'un et l'autre étaient bien obligés de tolérer sa présence.
Il était l'homme de confiance de Reginald Phips et, dans les rares instants où le malade reprenait conscience de lui-même et de ce qui l'entourait, c'était toujours le nom de Sam Quickson que sa voix dolente prononçait.
Bien plus, autant qu'il était en son pouvoir, il manifestait une sorte de joie puérile quand il se rendait compte de la présence de son secrétaire.
Et, tout au contraire, il lui advenait d'avoir des gestes presque répulsifs lorsqu'il reconnaissait près de lui son gendre ou la comtesse. Sans doute Reginald Phips associait-il plus ou moins nettement leur physionomie à la déplorable expérience de Bagadana qui l'avait, en définitive, terrassé et écrasé. Quant à Bagadana, elle n'avait pas à se louer non plus d'avoir mis son étrange pouvoir au service du milliardaire. Sans être aussi dangereusement atteinte que lui, elle était fort malade, au point qu'on avait dû la transporter dans une clinique où l'on soignait spécialement les affections nerveuses. Pour la complète intelligence de ce récit, il convient de rappeler ici qu'aucun des cinq détectives n'avait encore fait parvenir à l'adresse de Reginald Phips le moindre renseignement sur les résultats de ses recherches, pas plus Bob et Jonas, que nous avons vus opérer, le premier en Espagne, le second dans l'Ouest américain, que les trois autres. Chaque jour, dissimulant de leur mieux l'éloignement qu'ils avaient pour lui et feignant de ne pas s'apercevoir de l'hostilité à peine déguisée que Sam Quickson marquait à leur égard, la comtesse Flora Zitti et le baron Gontran de Champval demandaient au secrétaire s'il avait reçu des nouvelles de quelqu'un des détectives. Et Sam Quickson répondait invariablement «Je n'ai encore rien reçu». C'était, en effet, à Sam Quickson qu'incombait le soin de prendre connaissance du courrier du milliardaire, et aussi des nombreux télégrammes et câblogrammes qui lui étaient adressés quotidiennement, du fait des colossales affaires de la raison sociale Reginald Phips. Sam Quickson avait un pouvoir en règle, signé de la main de son patron pour agir ainsi en cas d'absence ou d'accident.
Ce matin-là, c'était une semaine après la fatale expérience de Bagadana, le malade ayant passé une nuit relativement calme, Sam Quickson l'avait laissé à la garde de l'infirmière de service, non sans avoir fait à celle-ci force recommandations inspirées par une sollicitude quasi filiale, et il était allé travailler dans le cabinet du milliardaire. Sur le bureau se trouvaient de nombreuses lettres qu'il entreprit de dépouiller et de classer méthodiquement.

 Il fut interrompu dans son labeur par l'entrée d'un domestique qui lui remit un câblogramme extraordinairement volumineux, un câblogramme dont la transmission avait dû coûter fort cher. Mais le fait était assez fréquent, étant donnée l'ampleur des entreprises que Reginald Phips contrôlait dans divers Etats de l'Union. Aussi bien, Sam Quickson ouvrit-il cette dépêche sans émoi et, suivant son habitude, lut la signature avant le texte. Ce câblogramme émanait du correspondant des établissements Phips, à Minneapolis. Le secrétaire ayant reconnu l'origine du message, en commença posément la lecture.

Gabriel BERNARD.
(A suivre)