La Presse - 25 octobre 1925


La Presse 1925 10 25 l'adversaire et l'ennemi

REPRISE DES RELATIONS
L'Adversaire ET l'Ennemi

On annonce que les Allemands seront admis l'an prochain à disputer le tournoi de tennis de Wimbledon. Des équipes de football d'outre-Rhin sont venues l'an dernier sur nos grounds. Nous avons vu sur nos rings des boxeurs allemands, sur nos vélodromes des cyclistes allemands, et enfin on annonce comme certaine la conclusion d'un match d'athlétisme France-Allemagne. C'est tout juste si on ne propose pas Berlin pour la capitale où se disputeront les prochains Jeux Olympiques.
Embrassons-nous, Folleville ! Donne-moi ta main, mon ami Fritz. Tu m'aimes, je t'aime; si tu gagnes, je crierai bravo, et si tu perds tu crieras: Sehr gut!
Quoi? Qu'est-ce que disent des grincheux? Qu'on s'est battu l'un contre l'autre? Quand ça? Tu te rappelles, toi? Ah! en soixante-dix? Bah! C'est si loin... Pense donc! Ça fait cinquante-cinq ans. Quoi? En 1914? Tu m'as fait une vilaine guerre? Tu as bombardé nos églises? Je suis monté à l'assaut de tes tranchées, tu as inventé les balles dum-dum, je t'ai envoyé des gaz asphyxiants ?...


retour 25 octobre 1925

C'est pas possible? Tu te souviens, toi, beau gosse à la tête blonde et carrée? Moi, j'ai tout oublié. Et puis, d'ailleurs, qu'est-ce que ça peut faire ? Le sport purifie tout; il efface les luttes fratricides pour laisser place aux luttes fraternelles. Viens-t'en recueillir dans nos stades les lauriers qui te sont dus et sourire aux acclamations du peuple enthousiasmé par tes exploits. Tu as brûlé la cathédrale de Reims? Qu'importe puisque tu sautes 1 mètre 92. Tu as assassiné des enfants? Bah! Tu cours le 100 mètres en 10 secondes 4/5. Tu as pillé nos villages? C'est possible, mais ce qu'il y a de certain c'est que tes boxeurs se comportent fort bien? Tu as fusillé des civils ? N'empêche qu'au football tu as de grandes qualités. Tes soldats étaient des incendiaires? Mais que tes joueurs de tennis sont d'excellentes raquettes...
Et voilà où nous en sommes. Et c'est, paraît-il, fort bien. Le sport est, dit-on, un élément de pacification. Il apaise les haines, et crée des liens d'amitié. Dans un fort beau livre, le meilleur à mon avis qu'on ait écrit sur le sport, Marcel Berger à la fin de son «Histoire de Quinze Hommes» peignait une large fresque d'union et de concorde, où des jeunes gens français et des jeunes gens allemands tombaient presque dans les bras l'un de l'autre en pleurant d'émotion par dessus un ballon de rugby. Verrons-nous cela demain? N'est-ce pas encore trop tôt?
Car au fond n'est-ce pas uniquement une question de temps, me demandait quelqu'un ? Hum... cela dépend des adversaires que l'on rencontre. En 1913, avions-nous oublié qu'on nous avait pris l'Alsace et la Lorraine? Ont-ils oublié, eux, en 1925, qu'on les leur a repris ? Mais non s'écrient les partisans de la reprise des relations, sur un court ou sur un ring, on ne pense pas à la politique, à la guerre. On pense à vaincre, et c'est tout.
Oui, mais à vaincre pourquoi? Pour l'honneur de son pays, du pays dont on porte les couleurs. Croyez-vous donc que n'importe lequel de nos athlètes n'aura pas cent fois plus de cœur de battre son adversaire, si celui-ci est Allemand? 'Allons donc! Si lui-même, trop jeune, n'a pas fait la guerre, son père la faite, ou son frère fut blessé, ou son oncle fut tué.
Et une équipe allemande de football qui revient dans son patelin, après une victoire, croyez-vous donc qu'elle dit : Nous avons gagné?
Mais non elle hurle : Nous avons battu les Français... Nous avons écrasé la France.
Et pour un peu on illuminerait. On n'ose peut-être pas encore, parce qu'il y toujours des troupes à Cologne. Demain, on osera.
Hé! non, que voulez-vous, je ne crois pas à la vertu du sport dans cet ordre d'idée. Je crois au contraire que nul rameau d'olivier ne pousse sur ground, un court, un stade quelconque. Aucune idée de paix ne règne sur les champs où s'agitent des athlètes, et ce sont toujours des champs de bataille, où seul l'honneur est en jeu, c'est entendu, mais quel enjeu défend-on plus âprement, plus violemment, plus sauvagement que l'honneur? L'honneur de quoi? D'une société, d'un club, d'un village, d'une région, d'une nation? Cela dépend des parties ou des tournois, mais des plus petits au plus grands, on observe toujours la même ardente volonté de flanquer une pile au Monsieur ou aux Messieurs qui sont en face.
Croyez-vous donc qu'on a envie de taper moins fort, quand ce sont des Allemands?

SERGE VEBER.