Le Journal des Débats - 18 octobre 1925


Journal des débats 1925 10 18 le duel Herriot Caillaux

Le Congrès de Nice
DEUXIEME JOURNEE
Le prélèvement sur le capital
LE DUEL HERRIOT-CAILLAUX

PAR DEPECHE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
Nice, 16 octobre.

C'est la première grande séance du congrès consacrée à l'examen de la situation et de la politique financière. Elle n'a pas seulement présenté l'exceptionnel intérêt qui s'attache à une question importance, elle a ménagé, par surcroît, une rencontre émouvante entre deux des personnalités les plus éminentes du parti, dont l'un en fut jadis le chef, M. Joseph Caillaux, et dont l'autre est son actuel président, M. Edouard Herriot, et qui, pour le surplus, passent pour n'avoir pas été toujours aussi près l'un de l'autre qu'on eût été tenté de le croire. Or, le hasard a voulu, cet après-midi, qu'ils fissent au même moment leur entrée dans la salle du congrès, M. Caillaux par le côté droit, M. Herriot par le côté gauche, et qu'ainsi l'assistance, se tournant par moitié vers chacun d'eux, ils fussent l'un et l'autre pareillement acclamés.

La discussion s'engagea aussitôt, et ce fut le rapporteur, M. Nogaro, député des Hautes-Pyrénées, un spécialiste des questions financières, qui l'ouvrit en commentant les termes de son rapport. Ce fut, au reste, une très savante conférence, dont la technicité parut même quelque peu rébarbative à beaucoup de congressiste dont il convient de retenir toutefois que son auteur se fit applaudir en montrant toutes les difficultés auxquelles se heurte l'application du système socialiste de prélèvement sur le capital et qui, en fait, le rendent à peu près irréalisable. Aussi bien M. Nogaro est d'avis que l'effort financier à demander au pays doit s'adresser moins au produit du labeur quotidien qu'à la «richesse acquise» et qu'en tout état de cause, il est dans cet ordre d'idées une mesure à ne pas dépasser. «Car nous ne sommes pas, conclut l'orateur, un parti de démagogie et nous nous proposons seulement de poursuivre tout ce qui est réalisable dans l'ordre de la justice et du progrès.»


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Ce n'était là, cependant, qu'une entrée en matière à laquelle s'ajoutèrent quelques observations pleines de fougue de M. Tissier, le bouillant sénateur du Vaucluse, qui se montra peu tendre à l'égard de la Banque de France. Puis des déclarations de M. Dellac, député de la Gironde, qui peut-être eussent mérité plus d'attention de la part des congressistes.

Discours du ministre des finances
Quand, M. Caillaux ayant incidemment demandé la parole, tous les regards se tournèrent vers lui pour ne plus s'en détacher, le délégué de la Gironde écourta son discours.
Le ministre des finances ne tarda guère, au reste, à prendre la parole, et ce fut, en vérité, pour prononcer un discours infiniment prenant, plus sentimental que technique, chargé d'émotion plus que de chiffres et appuyé d'une action oratoire prodigieuse. Ainsi M.. Caillaux évoqua-t-il d'abord, mezza voce et en soulignant de gestes brefs une parole hésitante, les souvenirs lointains déjà qui le lient au parti: le congrès de Pau en 1913, son élection à la présidence, puis les souffrances qu'il éprouva depuis lors, les douleurs de la prison clemenciste et, finalement, sa reconnaissance aux amis du parti radical, comme aussi aux amis socialistes, pour le réconfort admirable qu'ils ont apporté au condamné de la réaction, et surtout sa gratitude au chef du gouvernement qui fit voter l'amnistie. Sur quoi, se dirigeant vers le citoyen Herriot, qui siégeait sur l'estrade, il lui tendit la main, et la salle applaudit d'enthousiasme. Puis, s'animant peu à peu et parcourant maintenant l'estrade de bout en bout, les deux pouces à l'échancrure du gilet, M. Caillaux, passant à d'autres souvenirs, rappela ses longs efforts pour doter son pays de l'impôt sur le revenu et, en d'autres temps, les circonstances dans lesquelles il lui fut donné d'écarter les menaces s d'une guerre qui s'annonçait imminente, en indiquant, au surplus, que ces deux actions doat il s'honore furent pourtant le point de départ de toutes les heures dont il devait par la suite supporter le poids. A quoi la salle entière, déjà conquise, applaudit à tout rompre de nouveau, heureuse de s'associer à la spontanéité d'un geste dont la signification n'échappait à personne.
M. Caillaux cependant poursuivit, abordant enfin le sujet financier.
En avril dernier, dit-il, j'était dans ma petite ville de Mamers, quand on est venu me demander de reprendre les leviers de commande. Il n'est pas dans la coutume parlementaire qu'un ministre instruise le procès de ses prédécesseurs, mais nous sommes en un congrès et je puis bien dire, de la politique financière qui a pris fin le 11 mai 1924, qu'elle fut une politique d'illusions, pour ne pas dire de mensonge. Or, j'ai décidé d'y opposer une politique de vérité totale sans aucune dissimulation.
Alors M. Caillaux, dont le ton s'est animé et qui sent qu'il a conquis son auditoire, expose les difficultés redoutables qui se sont offertes à lui et d'abord, indépendamment des charges du budget ordinaire, celles extrabudgétaires. qu'il a fallu y incorporer sous peine de recourir à l'emprunt; puis, à côté du budget, les dettes, la Consolidée, comme en tous pays, et celle à court terme dont les échéances successives ont été si bien disposées qu'elles viennent battre sur le budget dans des conditions insensées, et enfin et encore la dette flottante, 55 milliards de bons du Trésor, la dette vis-à-vis de la Banque de France et les dettes interalliées dont la France n'aperçoit pas combien le fardeau est grave, car ces dernières dettes s'accroissent automatiquement chaque année de 3 milliards environ pour l'Amérique et d'à peu près autant pour l'Angleterre. Les versements provenant du plan Dawes peuvent être, il est vrai, escomptés pour le paiement de ces dettes, puisque aussi bien il serait pénible de penser que, nous les victorieux, puissions ne pas recevoir des vaincus, sous peine d'être les vaincus nous-mêmes, des sommes au moins égales à celles que nous devons payer à nos créanciers. Ayant brossé ce sombre tableau, M. Caillaux, avidement écouté et souvent applaudi, adjure son auditoire de n'attendre pas de lui des miracles pour résoudre de tels problèmes. Il faut, en effet, de la persévérance et de la continuité et, se réclamant de Léon Say et de Rouvier dont il fut le fervent disciple, il rappelle, sous l'abri de leurs noms, que le nombre est restreint des remèdes qui figurent dans la pharmacopée financière. Pour lui, il a considéré sous trois aspects principaux la tâche qui lui incombe, et c'est d'abord d'assurer l'équilibre budgétaire, même au prix de taxations implacables, de résoudre ensuite les difficultés de trésorerie et enfin d'organiser l'amortissement. Pour ce qui concerne ces deux derniers points il a demandé aux congressistes de ne point exiger de lui la primeur de déclarations dont il est redevable d'abord aux membres du gouvernement afin qu'ils en délibèrent.
«Mais ce que je puis dire, déclare M. Caillaux, c'est que je ne resterais pas à la tête de mon ministère, si je devais me traîner tous les six mois d'expédients en expédients». M. Caillaux réserve donc à plus tard l'exposé des moyens auxquels il se propose de recourir, mais il a tenu à dire devant le congrès qu'il n'entendait faire sien aucun des projets de prélèvement sur le capital.
Aussi bien, fit-il observer, n'existe-t-il pas déjà dans notre législation financière sous la forme la plus simple et la plus démocratique, je veux dire par les droits qui frappent les successions et, par ailleurs, ne conviendra-t-on pas que nous avons atteint la limite extrême de taxation des revenus, si l'on considère que le budget actuel établit à 63 % le pourcentage demandé aux grosses fortunes?
Enfin, le ministre, auquel l'assemblée prodiguait maintenant les témoignages de sympathie et d'approbation, termina par une considération qu'il qualifia lui-même de délicate et dans laquelle certains congressistes se plurent à découvrir de pernicieuses allusions.
On a parlé, dit-il, des facilités que la haute banque a pu trouver auprès du ministère des finances. J'oppose, pour ce qui me concerne, les dénégations les plus énergiques à de tels propos. Certes, je n'ai jamais reculé devant les réformes d'audace, mais j'ai toujours été l'adversaire des démagogues financiers. Aussi, que nos amis du parti ne se laissent pas prendre à de telles pratiques; qu'ils se rappellent que, par leurs origines, ils sont les défenseurs des petits, qu'ils ne soient pas les dupes de certains ploutocrates de l'industrie et de la finance que je ne désignerai pas. M. Caillaux finit là-dessus en faisant appel à la confiance du congrès, et, au cri de «En avant, pour la France et la République!», la salle entière lui fit un dernier succès.
Mais nous ne devions pas en rester là. M.Bouyssou, député des Landes, vice-président de la Chambre, estimant sans doute que les remèdes sont trop pauvres de la pharmacopée financière dont venait de parler le ministre, et qu'à des époques aussi exceptionnelles que la nôtre, ce n'est pas par les procédés ordinaires et classiques qu'on peut songer à résoudre les problèmes fiscaux, évoque souvenir de Calonne qui, en présentant à Louis XVI le dernier budget de la royauté, lui déclara qu'étant financier, imbu des méthodes du passé, il estimait nécessaire de confier désormais sa tâche à des hommes nouveaux et qu'il était prêt à leur passer la main. Puis, un délégué M. Miquel, réclama l'impôt sur le capital, qui fut depuis longtemps, dit-il, un des articles du Credo radical.

M. Herriot
Mais M. Herriot eut à cœur d'intervenir dans ce débat, où, dit-il, il n'en va pas seulement de l'intérêt du parti, mais du Pays même, dans les destinées duquel il a une part évidente.

Le président de la Chambre, reprenant une déclaration de M. Nogaro au sujet du prélèvement sur la richesse acquise, proclama bien haut qu'il ne s'agissait pas, en l'espèce, de démagogie. «La démagogie, dit-il, nous la combattons par la démocratie.» Aussi bien, trois termes, trois alternatives se posent actuellement devant le pays réaction, réformes, révolution, et que viendrait faire en tout cela la démagogie?...

Bref, M. Herriot affirma ses sympathies, à l'encontre de M. Caillaux, pour le prélèvement sur la richesse acquise, et, prenant son propre exemple, par quoi il profitait de l'occasion pour confondre les calomniateurs qui l'ont accusé d'avoir réalisé une fortune prodigieuse, il représenta qu'ayant acquis par son labeur un modeste patrimoine auquel il comptait demander l'abri de sa vieillesse, il l'avait vu, lui aussi, comme tant d'autres petits bourgeois dont il ne rougit pas d'être, diminuer petit à petit, comme cette peau de chagrin dont a parlé le célèbre romancier. «Or, je ne déplore qu'une chose, déclara-t-il, et c'est qu'elle ne se soit pas rétrécie au bénéfice de l'Etat, car toutes les fortunes privées sont en fonction de la fortune générale de l'Etat.»
Les congressistes, reconquis à la parole de leur chef vénéré, applaudirent à tant d'heureuse simplicité et de charmante bonhomie.... M. Herriot donna, par contre, sa pleine approbation au projet d'impôt sur les biens oisifs, tout en restant fidèle, comme il va de soi, au procédé classique de l'impôt sur le revenu, dont il rappela que M. Caillaux a dit justement qu'il était le fruit de l'arbre.
Sur quoi, M. Caillaux, l'interrompant, lança de sa place qu'il ne fallait tout de même pas couper l'arbre. Mais M. Herriot tenait à son idée du prélèvement sur la richesse acquise et il y revint en représentant que, ce sacrifice, il ne le demandait pas dans un sentiment de démagogie, mais par amour profond de la République qui passe avant tout.
M. Caillaux ne voulut pas laisser sans réplique ce dernier propos, et, après avoir évoqué l'exemple de la Russie et de l'Allemagne, qui ont voulu établir un prélèvement sur le capital à mesure que leur monnaie s'effondrait, il protesta qu'il considérait comme étant de son devoir de prémunir ses amis et son parti contre les dangers d'une telle mesure. «Car il est, dit-il, des expériences qui peuvent être tentées en des temps calmes et qui deviennent périlleuses dans les périodes de troubles.»
On se sépara là-dessus, et les congressistes. concluront demain. En attendant, il apparaît évident que M. Caillaux a, de haute lutte, reconquis auprès du parti son ancienne faveur.

EMILE COMBE.