L'Œuvre - 25 octobre 1925


LOeuvre 1925 10 25  Le handicap initial :  Hors doeuvre la chronique de Georges de La Fouchardière

Hors- d'œuvre
Le handicap initial

Mme Jeanne-Renée Dubost a écrit: «J'ai dans un de mes centres d'élevage un enfant trouvé, très beau et parfaitement sain. Qui en veut ?...» De nombreux amateurs se sont présentés, et l'enfant abandonné a pu choisir sa famille.
Nos confrères (ou notre confrère) Jacques et Jean posent alors une question perfide: Supposons que Mme Dubost ait dit : «J'ai dans un de mes centres d'élevage un enfant trouvé. Le pauvre petit est très laid et bien souffreteux. Qui en veut ?...» Personne, évidemment.
Un monsieur et une dame qui ont produit un bébé en collaboration sont bien obligés de prendre le bébé tel qu'il se présente; d'ailleurs, ils le trouvent toujours beau, ou ils ont la certitude qu'il s'arrangera en grandissant. Cet optimisme provient de ce que le bébé est l'œuvre de la dame, que le monsieur aussi y a mis du sien, et que la vanité des auteurs est exclusive de toute clairvoyance.


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Mais, quand on achète un bébé chez le marchand, autant choisir quelque chose de bien, puisqu'on est libre de prendre ou de ne pas prendre. Ce qui est remarquable dans ce genre spécial de transaction, c'est que le bébé d'occasion doit avoir des qualités qu'il est impossible d'exiger du bébé neuf, contrairement à ce qui se passe pour les autres objets mis dans le commerce.
Un ménage qui adopte un enfant trouvé entend toucher les dividendes de sa bonne action sous forme de satisfactions d'amour-propre. Un père et une mère ne peuvent faire de sacrifices sans compensation que pour leur propre enfant : c'est animal. Un couple bourgeois ne montre qu'en paroles une philanthropie évangélique: c'est humain.
Il est fort heureux que les enfants nouveau-nés ne soient pas en état de philosopher. Car, jetant sur le monde un regard. tout neuf, qui n'a pas été déformé par l'éducation ni faussé par l'expérience, ils se feraient de la vie une idée singulièrement exacte et décourageante.
Nous sommes révoltés par les inégalités sociales, et nous attribuons cette injustice acquise à l'imperfection des hommes. Un enfant naît riche; tant mieux pour lui... Un enfant naît pauvre; c'est dégoûtant... Ça n'arriverait pas dans une société idéale où il n'y aurait ni riches ni pauvres, et où régnerait l'harmonie prophétisée par Fourier, par suite de l'égalité rêvée par Rousseau.
Oui... une société idéale où il n'y aurait ni bossus, ni méchants, ni laids, ni infirmes, ni imbéciles.
Naitre pauvre, c'est fâcheux, mais ça se passera peut-être plus tard. Naître bossu ou idiot, c'est pire, parce que ça reste. Pour trouver le responsable, il faut s'adresser au rayon du dessus, à l'organisateur de la grande loterie, où l'un gagne la beauté, l'autre le talent, le troisième le savoir-faire plus utile que le génie, le quatrième une auréole de saint, le cinquième une besace de chemineau; et des tas d'autres un rond-de-cuir ou une musette de soldat de 2° classe où il n'y a pas le moindre bâton de maréchal.
Vous n'avez pas idée, à moins d'avoir réfléchi là-dessus, de tout ce que vous avez pu attraper avant votre naissance et de tout ce qui vous manquera toujours parce que ça vous manquait à ce moment-là: le don de plaire, le don de réussir, le don d'être heureux par illusion, et même ce don qui devrait être un droit au début : le droit. d'entrer dans la vie comme un animal bien portant... Car vous n'avez pas idée des maladies que vous avez attrapées avant votre naissance.
L'auteur responsable est l'auteur des malfaçons originelles, le fabricant peu consciencieux qui, depuis tant de siècles, n'a pas su mettre au point sa fabrication, de façon à obtenir, sinon la perfection, du moins l'homogénéité; l'artiste inégal qui fait quelquefois de jolies choses, généralement des œuvres médiocres, trop souvent des horreurs.
Celui qui, au jour du jugement, nous demandera compte des biens qu'il ne nous a pas donnés... Celui qui nous dira: «Je t'ai créé méchant: pourquoi n'es-tu pas devenu un saint ?... Je t'ai créé infirme: pourquoi étais-tu toujours de mauvaise humeur ?... Je t'ai créé très bête: comment se fait-il que tu n'aies jamais rien compris ?... Je t'ai créé intelligent: comment se fait-il que tu n'aies jamais voulu croire à des choses manifestement absurdes?»
On peut tout de même regretter, pour une certaine raison, que les nouveau-nés ne soient pas aptes à philosopher. Parce qu'alors les nouveau-nés sauraient pourquoi ils pleurent.
Mais les nouveau-nés pleurent tous sans savoir pourquoi... En ce sens, il y a tout de même entre eux, au début, comme une espèce d'égalité.

G. de la Fouchardière