L'Auto-vélo - 25 octobre 1925


LAuto vélo 1925 10 25 01 le pignon club

FANTAISIE
LE "PIGNON-CLUB"

Il est encore quelque chose de plus rare aujour d'hui qu'un cyclotouriste sur la route: c'est une famille de cyclotouristes.
Pendant ce mois d'août, j'ai prospecté, en baladeur, pas mal des routes blanches du Var, autour de l'admirable cap Sicié, si sauvage et si désertique sous sa toison de pins résiniers, ou le long de la délicieuse corniche de Bandol à Sanary. J'ai croisé tout juste deux touristes à vélo, pesants de bagages, noircis de soleil, superbes de poussière et de sueur, chemineaux amateurs que l'hôtelier d'aujourd'hui toise d'un air soupçonneux et case d'autorité à la table des larbins!...
C'est tout juste s'il n'exige pas leurs papiers pour les servir.
Dame! ils font moins riche que les poules repeintes qui descendent des X... CV..., voire que le sévère chauffeur à lévite blanche de cette «carosserie fermée, silencieuse, légère et durable, articulée et indépendante du châssis...»
Malgré tout, il y en a encore quelques-uns, et je les aime, je les admire...


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Mais ce qu'on ne voit plus, à part celle de mon ami Pignon, de Marseille, c'est la famille cyclo-touriste.
Quand la famille Pignon beau nom pour des cyclistes passe dans la rue, ou traverse le village, les «gens de là-bas» rigolent, ou s'étonnent, ou plaisantent, comme devant une exhibition de cirque ou une exposition de personnages rétrospectifs... Et, dans le jeu de boules, sur la place, Marius, le pointeur, s'esclaffe : «Té, petit, vise le Pignoun Clab!»
Quoi d'étonnant, ils n'ont plus l'habitude, ces gens!... Rien de désuet pourtant, ni dans les vélos, qui sont d'honnêtes trois vitesses, ni dans les costumes, qui sont de toile et de cellular, ni dans l'allure du père Pignon, dont la cinquantaine n'a point encore altéré les muscles.
Mais, que voulez-vous !... Circuler aujourd'hui à cinq, le père, la mère, le fils de quinze ans et les deux fillettes de douze et quatorze, sur les belles routes de France, parmi les fondrières, les bolides et les piqués, paraît aux uns comme une tentative collective de suicide, aux autres comme une manifestation d'intrépédité méritoire, à tous une résurrection des mœurs candides de naguère, quand la route n'était qu'aux rouliers, aux «vélocipédistes»... et aux chiens...
Epoque naïve et douce, où le premier quotidien «vélocipédique» organisait à Paris un meeting vélocipédique aux lanternes, aux lanternes vertes, avec des pancartes portant cette inscription péremptoire :
« Le vélo est une voiture »!
C'était pour obliger l'Etat à reconnaître à la bicyclette le droit de circulation, en lui appliquant la taxe des véhicules !! Des citoyens français réclamant un nouvel impôt !! Est-ce loin, bon Dieu! est-ce loin!!!

Fernand Vélon.