| Le Funi - 18 octobre 1925 |
Dans le Quartier...
Nous publions in extenso le remarquable article de G. de la Fouchardière, paru dans l'Œuvre, au sujet de l'enfant-martyr de la rue Ramponeau.
Le Funi ajoutera encore un fait attristant, pour ne pas dire plus. Le malheureux gosse avait été plusieurs fois déshabillé à l'école, et l'institutrice lui avait demandé d'où provenaient les coups dont son corps portait les traces. Et l'enfant de répondre : « C'est papa et maman. »
Il y a des crimes abominables qui révoltent le cœur et l'imagination. Il y a des crimes auprès desquels les assassinats de vieilles rentières et même les exécutions en musique de soldats indépendants paraissent de simples gentillesses. Il y a des crimes qui méritent au moins la peine de mort, puisque des révolutionnaires trop pressés ont supprimé la roue, l'huile bouillante, le plomb fondu et tout ce qui constituait le côté artistique du châtiment suprême.
Si M. Maurice Viollin pouvait être condamné à mort et si M. Deibler, au moment de cette vacation, se trouvait indisposé, je remplacerais avec un certain plaisir M.. Deibler, quitte à m'aliéner le peu de considération qu'ont encore pour moi les personnes bien élevées
M. Maurice Viollin sera puni de quelques mois de prison.
M. Maurice Viollin, savetier, occupait une échoppe au n° 24 de la rue Ramponeau (vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je publie cette adresse). Une dame Audebert vint partager son existence : elle était mère de deux enfants, dont le plus jeune, le petit André, était âgé de quatre ans.
M. Maurice Viollin entreprit l'éducation du petit André, au moyen de l'outil de bois qui lui servait à polir les semelles de ses chaussures. Il se servait aussi d'un fer rougi à blanc, qu'il appliquait sur le ventre de l'enfant après l'avoir ligoté avec des courroies. Pendant plusieurs mois, les hurlements du gosse retentirent dans le quartier. Puis un silence surprenant se fit. La mort avait interrompu l'éducation du petit André.
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Alors... Alors le savetier entendit un bruit de bottes, de bottes, de bottes... Les carabiniers arrivaient... Le commissaire de police constata que le petit cadavre n'était qu'une plaie; le meurtrier s'était acharné sur sa victime. Mais voici qui est admirable : Lorsque le monstre, escorté par les agents, sortit du commissariat pour être conduit au Dépôt, il fut accueilli, rapportent les journaux, «par les clameurs vengeresses d'une population irritée, et, sans la protection des agents, il eût été lynché par les habitants du quartier». C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Les habitants du quartier osèrent se montrer. C'était à qui rapporterait un trait de férocité de la brute... Et chacun voulait tuer le savetier, maintenant que les agents le tenaient solidement. Les habitants du quartier auraient dû se cacher. Comment! Voilà un enfant de quatre ans qui a été martyrisé publiquement, puisque son martyre a eu lieu dans une échoppe. La chose a duré plusieurs mois. Pendant plusieurs mois, au cœur de Paris, un gosse sauvagement frappé a appelé au secours, et le cœur de Paris ne s'est pas ému... «De nombreux témoignages, dit le rapport, prouvent que la mort de l'enfant est due aux mauvais traitements qu'il endurait.» De nombreux témoignages? Et quelle est l'excuse des nombreux témoins qui sont sortis de leurs trous après la mort de l'enfant et qui, pendant des mois, l'ont entendu crier et qui pendant des mois ont pu supporter la vue de cette pauvre petite figure blême et meurtrie ? Et pas un homme n'est allé trouver la brute pour lui arracher sa victime. Et pas une femme n'est allée chercher les agents ou prévenir le commissaire. Sans doute en vertu de cet axiome : «Ça ne nous regarde pas. Il ne faut jamais se mêler des affaires des autres, sous peine d'avoir des embêtements.» Alors, il faut être logique dans sa lâcheté. Il faut maintenant faire celui qui n'a rien vu, celle qui n'a rien entendu. Lorsqu'on a laissé mourir la victime, il est malséant de pousser des cris de mort contre l'assassin. Une petite rafle devant le commissariat de police, au moment de la manifestation, eût permis de saisir un certain nombre de complices du crime abominable. Mais on peut toujours, pour commencer, incarcérer les habitants des maisons portant les numéros 24, 22 et 26 de la rue Ramponeau. On relâcherait les personnes aveugles et sourdes, pour qui existe une présomption d'innocence. Après quoi, les agents de police du quartier pourront arrêter les locataires des maisons situées en face du 24. Cela fait, il sera fort juste d'arrêter les agents du quartier, coupables d'homicide par nonchalance.
G. DE LA FOUCHARDIÈRE.
