L'Œuvre


LOeuvre 1925 10 18 02 les briseurs de grève aux assises

Les «briseurs de grève» de Douarnenez devant les assises
(De notre envoyé spécial)

Quimper, 17 octobre. Ils étaient dix qui, le 31 décembre dernier, quittèrent Paris à destination de Douarnenez pour, suivant la conciliante expression du président Bouchard, «dénouer un conflit ouvrier». Trois aujourd'hui finissent sur les bancs de la cour d'assises du Finistère. Misérable résultat d'une mission qui, aux termes du contrat passé entre M. Beziers, fabricant de conserves, et M. Poublanc, secrétaire général du syndicat «réformiste», avait pour but, essentiellement moralisateur, de ramener sur la bonne route les ouvriers sardiniers égarés au point de réclamer des augmentations.
A dire vrai, les trois inculpés qui prennent place aujourd'hui sur le banc où l'année dernière, à la même époque, comparut Seznec, n'ont pas la silhouette élégante que les Jeunesses patriotes essaient de donner aux défenseurs de l'ordre.
L'un porte un cache-col violet, le second un cache-col grenat et le troisième un cache-col bariolé. Le cache-col violet appartient à Fargette, qui ne se signale que par la moustache soigneusement cosmétiques du monsieur que la glace, malgré toute sa sincérité, n'a jamais pu arriver à faire douter des charmes de sa physionomie.
Le cache-col grenat est l'ornement de Moreau, et c'est lui en quelque sorte le sergent recruteur de l'expédition, M. Raynier, que nous verrons à titre de témoin, en étant le cornmandant effectif.
Le cache-col bariolé, signe d'un goût plus hardi, s'enroule autour du cou de Le Garff, dont le visage pâle sous un crâne chauve imite à la perfection, suivant la façon dont on le regarde, celui de M. Firmin Gémier ou celui de M. Jacques Copeau.
Pourquoi sont-ils venus à Douarnenez ?

Pierre Bénard journaliste


retour 18 octobre 1925

FARGETTE. - On nous offrait cinquante francs et les frais.
Faut-il rappeler que les sardiniers s'étaient mis en grève parce qu'ils gagnaient à peine dix francs? On comprend que, dans ces conditions, Le Garff réponde à Me Berthon, partie civile, qui lui demandait pourquoi il avait abandonné les syndicats ouvriers auxquels il appartenait jadis pour l'organisation Poublanc :
- C'est que, là au moins, on me procurait du travail, et bien payé.
M. Béziers, en effet, ne lésine pas lorsqu'il s'agit des amis de M. Poublanc.
LE PRÉSIDENT. - Vous avait-on dit ce que vous devriez faire à Douarnenez ?
La tâche indiquée devait être bien vague, car Fargette répond qu'il était venu pour faire du camionnage, et Moreau explique qu'il avait pour mission de coller des affiches. Quant à Le Garff, il se contente d'indiquer :
- J'étais venu à Douarnenez parce qu'en passant à Lorient je pouvais aller embrasser mon père.
Quoi qu'il en soit, les voilà à Douarnenez. Léon Raynier, adjoint de M. Poublanc, y tient des meetings pour engager les grévistes à reprendre le travail. Moreau confesse :
- Nous étions là aussi pour le soutenir de nos applaudissements.
Et, ce disant, il tend vers le jury les larges mains nécessaires à un auditeur enthousiaste.
Et nous voici au drame. Dans une salle du Café de l'Aurore, M. Le Flanchec boit avec ses amis. Dans la salle voisine, il y a Moreau, Le Garff, Fargette et quelques-uns de leurs compagnons. A une autre table, des marins. Une discussion éclate. Un coup de feu part. M. Le Flanchec et ses amis accourent de la salle voisine. De nouveaux coups de revolver éclatent. M. Le Flanchec, son neveu, Martial Quigner et le pêcheur Stéphan sont blessés.
Qui a tiré le premier coup de revolver? Moreau et Le Garff assurent n'en savoir rien. Quant à Fargette, l'homme aux moustaches avantageuses, il répond simplement:
- Je n'ai pas fait attention. Je causais avec la bonne.
Pour le reste, Fargette ne nie pas avoir tiré sur le groupe où se trouvait M. Le Flanchec.
FARGETTE. - Ils avaient bondi dans la salle, J'ai eu peur.
LE PRESIDENT. - Après avoir entendu un coup de revolver, c'était, en somme, de leur part, bien naturel.
Moreau, lui, jure n'avoir tiré qu'en l'air et dans la rue.
LE PRÉSIDENT. - Qui vous faisait croire que vous étiez menacé ?
Moreau réfléchit un instant, puis, très digne :
- J'avais entendu chanter l'Internationale.
Le Garff, avec une belle attitude de théâtre, mais avec un débit qui «déblaie» un peu trop, jure qu'il n'a rien fait, puis qu'il n'était pas là.
Trois témoins défilent ensuite. Ils apportent sur la situation à Douarnenez, pendant la grève, des renseignements sans nouveauté.
Mais, lundi, les débats reprendront un nouvel intérêt. On entendra MM. Béziers, Poublanc et Le Flanchec. Celui-ci, aujourd'hui assistait, coïncidence douloureuse, aux obsèques de son neveu, André Sabatier, tué, lundi, à Suresnes.

PIERRE BÉNARD