| L'Écho de Paris - 18 octobre 1925 |
Après Locarno
Le Palais des Illusions
Qu'allions-nous cherche à Locarno? Des gàranties capables de renforcer les garanties de notre sécurité inscrites dans le Traité de Versailles et dont l'insuffisance fut reconnue par ceux-là mêmes qui le signèrent, MM. Clemenceau, Lloyd George et Wilson. Que nous donne-t-on ?
Un traité d'arbitrage avec l'Allemagne, un traité d'arbitrage renvoyant les litiges qui surgiront soit devant la cour de justice internationale de La Haye, s'ils sont de nature purement juridique, soit le cas se présentera beaucoup plus fréquemment devant un comité dit de conciliation chargé de couper la poire en deux, à tout mettre au mieux.
Mais qu'il y ait cour de La Haye ou comité de conciliation ou encore conseil exécutif de Genève, qui sera tenu de prendre les armes pour imposer la sentence, si tant est qu'une sentence intervienne? Le pacte de la Société des Nations auquel le nouveau système est suspendu ne stipule par lui-même aucun devoir précis. Il ne saurait jouer en dehors de la règle d'unanimité. Il laisse subsister les guerres particulières. Il ne met pas la guerre hors la loi. A tel point qu'en 1924 le protocole de Genève fut rédigé pour combler cette gigantesque lacune. Or, le protocole est depuis un an dans la corbeille à papier. Et ce n'est pas une fois l'Allemagne reçue à Genève et puissante dans le conseil aussi bien que dans l'assemblée, qu'on lui donnera vigueur. Bien loin d'être resserré, le pacte de la Société sera encore détendu.
André Géraud, de son nom de plume «Pertinax»
Pertinax empereur Romain
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L'un des instruments signés à Locarno, le traité de garantie, vise à remplir pour l'Occident le rôle jadis assigné au protocole. Dans l'Ouest de l'Europe, tout recours à la guerre est exclu. Comment s'y prendrait-on pour imposer à l'Allemagne récalcitrante l'acceptation d'une sentence arbitrale ? Passons. Admettons sinon tout au moins que l'Angleterre, l'Italie soient tenues de nous appuyer si nous sommes attaqués. Il convient de faire observer que le traité étant strictement bilatéral, ni entente ni préparatifs d'état-major ne sont de mise entre nous et ces deux pays. L'Angleterre et l'Italie, arbitres qui, en ce qui les regarde, ne sont pas liés par l'arbitrage, seront donc incapables de jouer leur rôle, à moins que nous n'acceptions de tenir seuls la ligne, comme en 1914, pour leur donner le temps de s'organiser.
Le Traité de Versailles, dans le dessein de couvrir la France, avait «démilitarisé» la Rhénanie à la seule charge de l'Allemagne. C'est-à-dire que, menacée d'une attaque, ia France pouvait y entrer sans léser le droit des tiers. Aujourd'hui, il en va différemment. Démilitarisée pour l'Allemagne, la Rhénanie est aussi démilitarisée pour la France. En fait, elle est neutralisée. Il ne nous appartient de franchir la frontière et de prévenir l'ennemi, sans mettre contre nous les puissances garantes, que si les menaces d'agression prennent deux formes très exactement définies (entrée en masse des troupes allemandes dans le territoire, ou concentration de ces troupes dans le voisinage), qui signifient, en vérité Trop tard! Au reste, dans la pratique, pour user de l'autorisation qui nous est ainsi accordée, l'assentiment préalable de l'Angleterre et de l'Italie nous sera nécessaire. Si nous négligions de les consulter tout d'abord, nous risquetions de donner des alliés à l'Allemagne. Pour ce qui est de toutes les autres menaces d'agression, l'entrée. de la Rhénanie n'est légalement ouverte qu'à l'armée qui peut exciper d'un mandat du Conseil de Genève. Mais le point le plus faible de la combinaison, c'est l'Orient. Pour les traités d'arbitrage qui lieront l'Allemagne à la Pologne et à la Tchécoslovaquie, même observation que précédemment, à cette différence près que, dans l'Est de l'Europe, aucun traité de garantie spécial ne vient boucher les trous du pacte de la Société des Nations. Jusqu'ici, nous avions insisté sur la liberté de nos alliances. Malgré les apparences trompeuses qui nous sont ménagées, il semble bien que ce soit la fin de notre thèse.. Les textes qui seront publiés mardi nous diront si nous aurons licence d'aller au secours de nos alliés et franchir la limite du Rhin sans autorisation préalable du conseil exécutif. A propos des affaires d'Autriche, nous ferons sans doute la première expérience des stipulations de Locarno.
Voilà dans quelle monnaie nous sommes payés. Et les garanties de Versailles, que nous jugions insuffisantes (occupation rhénane, désarmement allemand, surveillance de la zone démilitarisée) et qui, de l'avis général, devaient être complétées, tendent à s'évanouir. Par quel miracle sont-elles devenues excessives ? Il nous faudra les rendre. Traité d'inégalité, traité liant des vainqueurs et des vaincus, le Traité de Versailles est incompatible avec le régime d'égalité établi à Locarno, qui, nécessairement, ne distingue plus entre vainqueurs et vaincus. Le système fonctionnera aussi longtemps que l'Allemagne sera pacifique et de bonne foi. Aucune part n'est faite à l'hypothèse d'une Allemagne cherchant à bouleverser la carte de l'Europe. Puisque l'on voulait reconstruire notre politique étrangère en dehors de cette hypothèse, il eût été plus logique de chercher un accord direct avec Berlin. Nous eussions tout au moins économisé sur les épices de l'arbitrage.
Mais nous sommes devant un grand palais des illusions. Une mystique se développe qui tient au sentiment même que le danger nous inspire. Le malheur est que ce palais des illusions et cette mystique sont autant d'encouragements à l'Allemagne belliqueuse. Elles lui font espérer l'impunité.
PERTINAX.
