Excelsior - 18 octobre 1925


Excelsior 1925 10 18 01 une ligue créée pour lutter contre les taudis

UNE LIGUE CRÉÉE POUR LUTTER CONTRE LE TAUDIS

Les efforts de la «Ligue nationale», qui voudrait voir instaurer en France une vigoureuse politique du logement, montrent que le mal n'est pas seulement individuel, mais social.
Il faut avant tout aider les braves gens qui cherchent à se tirer d'affaires eux-mêmes.
Nous avons parlé à nos lecteurs de la Ligue nationale contre le taudis, dont la présidente fondatrice est Mme Georges Leygues et dont le président de la République, le président du Conseil, le ministre de l'Hygiène, l'ambassadeur des Etats-Unis et S. Em. le cardinal archevêque de Paris sont à la tête du comité d'honneur.
Cette ligue, qui professe qu'«un peu de bien-être est nécessaire à l'exercice de la vertu», et voudrait voir s'instaurer en France «une vigoureuse politique du logement», vient de nous faire connaître ses premiers efforts.

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Et tant d'autres...


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Des victoires à peu de frais
Voici quelques exemples caractéristiques. Ils montrent que des victoires, le salut, peuvent être obtenues sans beaucoup de frais et que le mal n'est pas seulement individuel, mais social. Ce ne sont pas des familles qui sont menacées, mais avec elles la France dans les sources les plus abondantes de sa natalité.
Et comme il serait simple d'aider d'abord les braves gens qui veulent se tirer d'affaire eux-mêmes!
Une dame enquêteuse signale le cas d'une famille logeant dans une impasse du dix-huitième arrondissement. Le père, la mère et huit enfants vivaient dans une chambre, si l'on peut appeler ça vivre. «Deux enfants étaient sur le point de succomber.» Aidée par l'Abri et par une généreuse donatrice, la ligue a pu faire monter une solide maison de bois de quatre pièces. «Le père y exerce son métier de cordonnier. Les enfants respirent, tous sont heureux.» Les dépenses se sont élevées à 6,678 fr. 50. La ligue y a participé pour 2,200 francs. Le chef de cette famille menacée et sauvée remboursera à raison de 50 francs par mois.
Ici, la ligue prête 2,000 francs à un ouvrier briquetier qui se construit une petite maison solide. La femme, malade, et un bébé de six mois sont sauvés. Le papa, qui gagne 28 francs par jour, commence à rembourser. Ici, 1.500 fr. permettent d'achever les travaux d'une habitation de deux pièces. L'ouvrier -un serrurier a déjà remboursé 200 francs. Sa femme, qui sortait de l'hôpital, est au grand air. Elle a pu reprendre auprès d'elle un de ses enfants qui était en nourrice. Là, une famille a comme chef un blessé de guerre amputé d'une jambe. Sur un terrain en bordure et en contre-bas d'une rue, il a construit une baraque en planches. Le plancher a dû être surélevé de 2 mètres pour atteindre au niveau de la route. La ligue a prêté 1,500 francs pour permettre l'achèvement et, en particulier, l'établissement d'un passage de plain-pied vers la route. Une dangereuse échelle de meunier a été ainsi remplacée. Le père, la mère et les trois enfants peuvent sortir de chez eux sans risques.
Le cas le plus douloureux
Hélas! il est des cas urgents qui attendent. Voici, dans un vieux bâtiment, au fond d'une cour, une chambre sous le toit, mansardée, basse de plafond, éclairée par une seule lucarne. Elle contient trois lits dont un lit-cage sur lesquels couchent huit personnes : le père, balayeur de la Ville; la mère, quatre filles vingt-deux ans, dix-sept ans, quinze ans et douze ans; deux garcons de dix et de huit ans. Les parents couchent dans un lit, trois filles dans un autre, les garçons et une fille dans le troisième. Trois enfants sont morts en bas âge dans ce taudis. La famille a pu acheter un terrain à raison de 35 franes le mètre: 9,205 franes, plus les frais. Elle voudrait faire édifier une maison de trois pièces en briques qui coûterait 11,000 francs. Un parent a prêté 3,350 francs pour le terrain. La différence sera pavée par mensualités. Pour la maison, deux personnes ont prêté 3,600 fr. Il s'agit de trouver le reste.
Depuis dix-huit ans, cette famille habite ce taudis, dont le loyer est de 540 francs par an. Dix-huit ans! Combien de temps devra-t-elle encore y rester? Le père gagne 560 francs par mois. La fille aînée, 15 francs par jour. Ses sœurs vont bientôt entrer en apprentissage. L'argent prêté ne sera pas perdu. Il faudrait encore 7,400 francs pour que la vie de huit personnes fût complètement transformée-
La ligue avait adressé un appel pour une famille également intéressante. Pour parer au plus pressé et ne pas la laisser passer un hiver de plus dans son taudis, elle lui a acheté une maison en bois à doubles parois. Il en coûtera un peu plus de 6,000 francs, mais les enfants, et principalement deux jumeaux de sept ans, très faibles, vont reprendre vie au grand air.
Quelquefois, les appels sont entendus trop tard. Une famille à laquelle la ligue s'intéresse se disperse, quand elle n'est pas décimée. Et 3,000 francs peuvent sauver une famille, des enfants! Les moyens de fortune peuvent suffire bien souvent
La ligue se rend compte que ce problème, si grave pour la race, doit recevoir des solutions plus vastes, mais il est tels cas où les moyens de fortune suffisent. Donner vite c'est mieux encore que donner deux fois : c'est arracher des existences à la mort. Ce ne sont pas là des mots qui dramatisent la réalité. M. Dautry, ingénieur en chef aux chemins de fer du Nord, eut une formule autrement saisissante dans la conférence qu'il fit au siège social de la Ligne nationale contre le tandis Retenez, je vous prie, que le taudis tue, annuellement, autant de Français que six Allemagnes pourraient en tuer.» Le taudis est un ennemi qui ne pactise pas.

ROGER VALBELLE.