| La Presse - 25 octobre 1925 |
LA QUOTIDIENNE
Dans une de ses fantaisies les plus échevelées, Alphonse Allais racontait qu'il existait, quelque part dans une vallée profonde des Montagnes Rocheuses, une mine de corned-beef en pleine exploitation. Et comme il mettait toujours une apparence de logique dans ses plus extravagantes conceptions, il expliquait de la façon la plus simple et, mon Dieu, la plus normale du monde, la formation de cette mine extraordinaire.
Il relatait qu'à une époque préhistorique, alors que notre globe était encore secoué fréquemment de convulsions fomidables, un immense troupeau de bisons, épouvanté par un tremblement de terre ou un cataclysme volcanique, s'était précipité en trombe dans cette vallée, formant cuvette, s'y était entassé, y était mort, étouffé par une brusque éruption d'eau bouillante; les bisons avaient été littéralement cuits à l'étuvée, formant un gigantesque amas de chair;
leur graisse, surnageant, s'était ensuite solidifiée et sa couche imperméable avait protégé jusqu'à nos jours la montagne de viande. Il ne restait plus qu'à exploiter cette véritable mine, à la débiter en boites de conserve, dont s'alimenteraient les gourmets des deux mondes. C'est ce qu'allait faire, sans tarder, une société montée par actions.
Fondée dès aujourd'hui, elle soulèverait l'enthousiasme ; on s'arracherait les titres préconisés par une habile publicité; de toutes parts, les capitaux aflueraient; personne ne songerait à demander des renseignements complémentaires, à obtenir des précisions sur l'endroit exact des Montagnes Rocheuses, où se trouve la mine prodigieuse. Son existence serait d'autant moins discutée quelle serait plus étonnante et plus invraisemblable, car c'est l'invraisemblable qui, maintenant, est admis beaucoup plus facilement que la vérité trop simple!
Il avait donc prouvé qu'il était un excellent psychologue, avisé et perspicace, connaissant à fond l'état d'esprit de ses contemporains, cet aigrefin d'audace et d'envergure qui avait imaginé de constituer une société pour l'élevage du renard argenté dans un site des Alpes. L'idée de cet écornifleur n'était pas, en somme, plus déraisonnable que celle d'Alphonse Allais, préconisant l'exploitation d'une mine de corned-beef. Elle parut, en somme, d'une réalisation très pratique, à des milliers de souscripteurs. En quelques semaines, notre homme récolta donc six cent mille francs. El les capitaux continuent d'affluer; hier encore, chèques, mandats et billets, expédiés de province, représentaient une somme de cent mille francs; et ceux qui les ont envoyés ne se consoleront jamais, sans doute, que la justice ait cru devoir intervenir et mettre fin aux opérations du fondateur de la Société pour l'exploitation du renard argenté: ils resteront convaincus que l'idée était excellente et que, sans l'inopportune intervention des magistrats, son auteur eût fait réaliser d'opulents bénéfices aux actionnaires.
Que demain, un escroc imagine de constituer une société pour la culture de l'ananas et de la banane, dans les plaines de Picardie, ou pour l'acclimatation de la canne à sucre et de l'abre à caoutchouc dans les montagnes d'Auvergne, il verra affluer les capitaux par centaines de mille francs. A cette heure, en effet, les conceptions les plus baroques sont celles qui séduisent le plus vivement l'imagination et paraissent les plus pratiques. Il n'est même plus nécessaire d'inventer l'existence d'une mine de corned-beef ou de fromage de gruyère, au fond des Montagnes Rocheuses.
La mine la plus inépuisable et la plus rémunératrice demeure toujours, pour ceux qui ont l'audace de l'exploiter sans vergogne, l'éternelle bêtise humaine!
PAUL MATHIEX.
| retour 25 octobre 1925 |
