| Paris-Soir - 15 novembre 1925 |
Araignées du soir
Sur le rabiot
J'ai rencontré mon vieil ami l'adjudant Flick, devenu colonel à la faveur de la guerre. Flick a beaucoup changé depuis quelques années, il soigne son langage, écrit des petits articles dans les revues bien pensantes et prononce de grands discours dans les réunions politiques, aux côtés de son supérieur, le général de Castelnau.
- «Mon cher, commença le colonel Flick, on peut dire que nous vivons à une drôte d'époque et sous un triste Gouvernement. Que ne viens-je pas d'apprendre, le ministre de la Guerre envisagerait la possibilité d'abolir le «maintien au corps des hommes libérables» autrement dit le «rabiot». Eh bien ! sachez-le, s'il est donné suite à ce funeste projet, si l'on supprime le rabiot comme on parle de supprimer Biribi, c'en est fait de la discipline, c'en est fait de l'armée !»
«Voyez-vous, mon ami, la grande erreur des civils est de croire que la préparation militaire consiste simplement à apprendre aux recrues le maniement d'armes, l'astiquage des cuirs et la manoeuvre du balai de bouleau. Quelle hérésie ! C'est prendre proprement les moyens pour la fin ! Un glorieux général, dont le nom m'échappe, a parfaitement exprimé ce qu'est le véritable rôle de l'officier instructeur. «Donnez-nous des hommes, expliquait-il aux pères de famille, nous en ferons des soldats». On ne saurait mieux dire, car entre l'homme et le soldat, il y a mieux qu'une différence, il y a antinomie».
«Pour faire d'un homme un soldat, il faut tout d'abord vider son cerveau de tout ce qu'il peut contenir d'humain : volonté, esprit d'initiative, dignité, sens des responsabilités, etc... Il y a là une sorte d'exorcisme fort pénible et que l'on ne parvient pas toujours à effectuer dans les délais prévus par la loi, c'est dans ce cas que le rabiot devient indispensable».
Bernard GERVAISE.
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