Journal des Débats - 15 novembre 1925


v Journal des débats 1925 11 15 la forêt de Tronçais

Choses de Province
La forêt de Tronçais

La collaboration d'un philosophe avec un forestier est certainement une chose rare. Un même amour pour les arbres a conduit M. Gustave Raffignon, conservateur des eaux et forêts en retraite, à écrire avec M. Jacques Chevalier, professeur de philosophie à l'Université de Grenoble, une importante notice sur. la forêt de Tronçais.
M. Raffignon, mort l'année dernière, était un forestier émérite. «Il chérissait tout particulièrement Tronçais, qu'il qualifiait de gloire forestière de la France, a dit un de ses collègues; pendant plus de trente-cinq ans, il lui a consacré ses forces et sa science, et a fait de ce massif un objet d'admiration pour les forestiers français et étrangers qui viennent y étudier les méthodes de culture du chène.» Quant à M. Chevalier, il passe dans cette forêt presque ses semaines de vacances. Les deux collaborateurs étaient donc bien qualifiés pour traiter un pareil sujet.


retour 15 novembre 1925

La forêt domaniale de Tronçais (Allier), qui couvre plus de 10.000 hectares, est un des massifs forestiers les plus vastes et les pius remarquables de France; reste d'une immense sylve qui couvrait tous le rebord nord-ouest du Plateau Central, entre l'Allier et le Cher, elle forme à elle seule une véritable région naturelle. Sa célébrité remonte très haut. Les commissaires-réformateurs nommés par Colbert en 1670 pour la délimiter et la remettre en bon était, disaient : « Laquelle forest de Tronçoy est située dons un fond bien propre à porter des bois de haute fustoye jusques à l'âge de deux cens ans, ainsy qu'il nous est apparu tant par la bonté de la terre que des vieils chesnes et bois qui y restent.»
Elle a donc été connue de tous temps comme forêt de chênes. Le nom de tronçais était d'ailleurs usité dans l'ancienne France, et particulièrement dans le Centre, pour désigner une haute futaie de cette essence. Il a été formé de tronce (pile de chêne, chêne-rouvre). Il indique, en même temps que l'antiquité du massif, le trait caractéristique de cette forêt, à savoir la hauteur de fût de ses chênes, qui sont pres que tout en pile, d'un seul jet, avec très peu de racines et peu de branches. Les photographies qui illustrent cette brochure nous montrent des arbres prodigieux tels le chêne «Apollon», vieux de 260 ans et haut de 36 mètres; les «Epoux», qui ont 280 ans et mesurent 35 mètres; les «Jumeaux»: 300 ans, 28 mètres de haut, 6 mètres de tour, et beaucoup d'autres géants.

L'étude qui nous occupe (et dont la seconde édition a été donnée en 1922 par l'imprimerie Ducourtieux, à Limoges) est formée des chapitres suivants :
- le relief et le sol, descriptions anciennes, contenance originelle du massif, essartements et usurpations, la délimitation de 1670,
· la propriété forestière et les droits d'usage,
- la forêt centre de vie sociale et économique, les ouvriers du bois à Tronçais,
- l'archéologie, la légende et l'histoire, les forges de Tronçais,
- description de la forêt au point de vue naturel et au point de vue artistique, les arbres et les massifs, les saisons.
L'ouvrage se termine par des indications sur ce que l'on doit faire pour sauvegarder la beauté et l'utilité de cette forêt: élever à 210 ans au moins la durée de la révolution, actuellement fixée à 180 ans; ménager les jeunes belles futaies, quelques-unes des magnifiques pineraies, et surtout conserver les arbres les plus remarquables et les plus vigoureux de la Réserve, en bouquets le plus possible; enfin classer certains d'entre eux.

«Ces arbres, conclut M. Jacques Chevalier, solidement racinés dans le sol de la forêt, dans cet humus fauve ou noir qui s'est constitué durant de longs siècles, emmagasinent en leur coeur l'histoire: tel ce chêne dont l'une des couches concentriques, gelée, portait la date du terrible hiver de Malplaquet. Ils assurent la perpétuité du passé à l'avenir; ils sont aussi nécessaires à ceux qui les suivent que l'expérience des vieillards est indispensable à la vieillesse de l'enfant. Respectons la forêt, régulatrice du climat, protectrice de l'eau, mère et nourrice de la vie sociale, de la tradition nationale et de tous les arts. »

En lisant cette étude à la fois technique, pittoresque et poétique, nous avons pensé plus d'une fois au plaisir et au profit, peut-être qu'en aurait tiré le maître des eaux et forêts Jean de La Fontaine.

H. M.