Le Petit Journal illustré - 15 novembre 1925


Il faut remonter bien loin dans l'Histoire pour trouver une période aussi troublée que la nôtre. Depuis la guerre, le monde entier est périodiquement agité par des catastrophes, des calamités, et, peu à peu, les hommes s'habituent à tenir pour fragile la planète sur laquelle ils vivent, pour incertain l'avenir le plus rapproché.
Les royaumes s'écroulent, les continents sont ébranlés, de nouvelles épidémies apparaissent, les saisons n'ont plus la régularité d'antan.
D'autre part, et en compensation, semble-t-il, de ce noir tableau, des découvertes sensationnelles se succèdent. Les savants reculent tous les jours les bornes assignées à la connaissance, l'homme asservit non seulement le Temps, la Matière, mais encore les grandes Forces qui dirigent le monde matériel, comme l'Electricité ou la Radioactivité.
Et, devant ces bouleversements continuels, une question vient à toutes les lèvres.
De quoi demain sera-t-il fait ?


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Pour témoignage de cet unanime état d'esprit nous avons les nombreuses lettres que nos lecteurs nous envoient constamment.
A juste titre, nos correspondants se sont dit que le Petit Journal Illustré dispose de moyens rapides et certains d'informations, grâce à ses correspondants, à ses rédacteurs spécialisés.
Cependant, en cette fin de 1925, notre embarras était très grand. 1926 est, pour un grand nombre de nos lecteurs, un point d'interrogation formidable, et devant l'incertitude des événements, ils hésitent à prendre certaines décisions, de ces décisions qui ont besoin, pour être menées à bien, de la certitude dans l'avenir et de la confiance dans la stabilité générale.
Nous avouons très loyalement que nous avons été très embarrassés. Ne pas répondre à ceux-là mêmes qui nous font confiance, n'était-ce pas manquer, en quelque sorte, à la mission que nous nous sommes donnée d'être le magazine de la famille, le conseiller et l'ami de tous.

D'un autre côté, où puiser des renseignements suffisamment authentiques?
Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du fameux fakir Fhakya-Khan ? Ses expériences prodigieuses sur la lecture de la pensée, sa connaissance du passé et de l'avenir ont soulevé la curiosité de Paris tout entier....
Sans doute, ses démonstrations n'ont pas eu lieu en public, et Fhakya-Khan, qui est aussi modeste que grand savant, a-t-il toujours empêché, jusqu'à maintenant, que la Presse parlât de lui..
Beaucoup plus que l'homme, d'ailleurs, Fhakya-Khan ne poursuit aucun but intéressé, et considère que la solitude, la paix, sont les meilleurs garants d'un labeur efficace.
En effet, quelques initiés savent seulement où il habite, et où son laboratoire est installé. Si Fhakya-Khan ne prenait pas de grandes précautions pour cacher son domicile, nul doute que sa porte ne serait assiégée.
Cependant nous sommes parvenus à découvrir sa retraite et à lui arracher une longue interview. Quand on a vu une fois Fhakya-Khan, on ne peut pas oublier son visage : un profil pur comme une médaille antique, mais surtout des yeux gris acier dans lesquels passent des regards clairs comme des reflets d'épée. Et pourtant, la plus grande cordialité, la plus exquise politesse, la plus simple modestie caractérisent ce grand savant, ce Maître du Mystère.
Lors de notre première visite, il nous a reçu dans un salon oriental, encombré de tapis, de meubles d'ivoire, de statuettes de bronze, d'armes damasquinées constituant un ensemble digne d'un rajah de son pays, car Fhakya-Khan est né à Bénarès, sur le Gange, le fleuve sacré. Nous l'avons d'abord interrogé sur la connaissance de l'Avenir. Après quelques réticences, il a bien voulu nous faire la déclaration suivante :
- La science orientale, dont je ne suis qu'un modeste serviteur, a toujours considéré la lecture des événements à venir comme possible et nos yoghis, nos ascètes emploient à ce sujet des méthodes rigoureusement secrètes qui, après un long entraînement, donnent des résultats infaillibles. En Europe, vous avez d'abord, pendant de longues années, considéré ces méthodes et les résultats obtenus comme de simples tours de passe-passe, indignes de savants dignes de ce nom.
Puis, la mentalité officielle a évolué depuis la découverte de faits troublants. Un savant comme M. Charles-Henry, professeur à la Sorbonne, a mis indubitablement en fait que le corps humain émettait des radiations-pensées, comme le radium émet de l'hélium.
» D'un autre côté, le professeur Obolynski, à Varsovie, s'attachait à prouver que la pensée n'est qu'une forme particulière de l'énergie radioactive. Or, on le sait, le radium a la propriété de rendre phosphorescents certains corps.
» Jusqu'à maintenant, nous sommes dans l'abstraction. Mon seul mérite est d'avoir coordonné, amalgamé toutes ces données dans un système cohérent et pratique.
Malheureusement, mes expériences sont encore très dangereuses et j'attendrai, pour les rendre publiques, de les avoir perfectionnées.
- Pourtant, avons-nous hasardé, vous avez déjà donné quelques séances privées dont le retentissement a été grand.
Fhakya-Khan sourit :
- On est indiscret à Paris! Mais je suis tout à fait résolu à ne pas les recommencer.
- En ce cas, ne dira-t-on pas que... vous vous êtes trompé ?...
Notre remarque parut toucher Fhakya-Khan. Comme il hésitait, nous avons insisté :
- Pour un homme, en particulier, la connaissance de l'Avenir peut avoir des conséquences néfastes, c'est certain. Mais, pour la Société en général ?... Prenons un exemple: gouverner, c'est prévoir. Prévoir, c'est donc aussi gouverner. Vous avez peut-être la possibilité de sortir le monde de la terrible crise qu'il traverse.
- Venez, nous dit-il brusquement.
Et il nous entraîna derrière une tenture. Un tapis de Khorasan dissimulait une baie qui donnait sur le temple-laboratoire du fakir.
Nous ne trouvons pas d'autres termes pour expliquer l'étrange décor qui nous apparut. Figurez-vous une chambre peinte et dallée comme une salle de chirurgie, encombrée d'instruments de verre et de nickel, précis, miroitant sous les lampes d'arc. Mais, pêle-mêle avec ces objets ultra-modernes, des dieux en bronze en une attitude hiératique, des phylactères pendus aux murs, tout l'accessoire d'un temple de Vichnou ou de Sivah, aux bords d'un fleuve sacré.
Tenant tout un angle de la vaste pièce, un écran, ressemblant à un écran de cinéma, mais brillant comme de l'aluminium.
- Vous êtes un des rares privilégiés qui soient entrés ici. Je vais vous prouver que mes expériences donnent le maximum d'authenticité. Voulez-vous par exemple que je vous fasse revivre votre passé ?
Nous acquiesçons. Aussitôt, Fhakya-Khan se couche à terre, ferme les yeux, s'immobilise, sa respiration devient haletante, il tombe en catalepsie. Un étrange malaise nous saisit; la lumière s'éteint. Mais cet état ne dure que quelques secondes. Fhakya-Khan se relève de lui-même, avec, dans le geste, cet automatisme propre aux somnambules. Il se place derrière l'écran, et parle aussitôt d'une voix haletante. En même temps, sa pensée se projette sur l'écran. Nous voyons les scènes qu'il décrit avec la netteté d'un film, et, à nos yeux éblouis, ressuscite tout notre passé, dans ses plus fidèles détails, certains même que nous avions oubliés. Un quart d'heure nous restons sous le charme. Puis, Fhakya-Khan se réveille. Souriant, il vient à nous, et nous demande, la lumière étant rallumée :
- Etes-vous convaincus ?
Si nous étions convaincus ! Mais le fakir ajoute :
- La lecture de l'Avenir m'est encore plus aisée que celle du Passé.
Le voyant en si bonne disposition, nous n'avons pas hésité. Nous lui avons demandé s'il consentirait à dévoiler aux lecteurs du Petit Journal Illustré, ce que serait 1926. D'abord, il a refusé, mais nous avons tant insisté sur le caractère philanthropique de notre demande que le Maître a enfin accepté.
Il est entendu qu'en quelques séances, dont la première aura lieu la semaine prochaine, il nous dévoilera l'Avenir de la prochaine année. Il n'a mis à son beau geste qu'une seule condition: nous ne dévoilerons à personne sa retraite, mais nous pourrons toujours lui transmettre les lettres qu'on nous adressera à son intention.
Inutile de dire que, la semaine prochaine, en allant chez Fhakya-Kan, nous nous entourerons de toutes les garanties scientifiques possibles. Plusieurs personnes assisteront à la séance ; des photographies et des croquis seront pris.

LA DIRECTION.