| Le Grand Écho du Nord - 08 novembre 1925 |
CAUSERIE
du Dimanche
La boîte aux lettres
Le père Gobin, le menuisier du village, démontait du dehors le vieille boîte aux lettres encastrée dans le mur du bureau, car la poste déménageait. Méthodique, ses grosses lunettes sur le bout du nez, une moue sous sa lourde moustache blanche, il arrachait les panneaux de bois et soudain : Tiens, tiens...
Une enveloppe, glissant entre deux planches disjointes, avait coulé entre le fond de la boîte et celui de la niche où elle était scellée. La lettre devait dormir là depuis fort longtemps, car elle était jaunâtre, humide, salie de toiles d'araignée et de poussière de bois.
La lettre était adressée à son fils, à son Pierre, à son grand, mort maréchal des logis, en Indichine, depuis vingt ans !
Qui donc lui avait envoyé cette lettre ? Le père Gobin ne reconnaissait ni sa propre écriture, ni celle de la maman. Et, d'une impulsion, il ouvrit l'enveloppe. Puis il déplia le papier, le dressa devant ses yeux :
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Mon cher Pierre,
» Pardonne-moi. Il ne faut pas que ça finisse comme ça entre nous. Ce n'est pas possible. Eh bien, oui, j'ai eu tort de te quereller, de te dire des choses qui t'ont fait du mal. Mais maintenant que tu es loin, je peux bien te l'avouer: je n'étais plus moi-même. J'étais jalouse, parce que, pendant le bal, au lieu de ne danser qu'avec moi, tu as invité plusieurs fois la Frisée, une perdition, J'ai eu honte de te le dire, hier soir, mais c'était ça qui m'excitait contre toi.
Oui, je t'ai dit que je voulais rompre, que je ne voulais plus devenir ta femme. Mais il ne fallait pas me croire.
» Dis-moi bien vite que tu ne m'en veux plus, Dis-moi surtout que tu ne vas pas rengager, partir au bout du monde comme tu m'en as menacée.
Quand je pense que tu as vraiment quitté le village, ce matin, sans me dire adieu !
Voyons, voyons, ce n'est pas possible. Nous allons nous marier dans trois mois, à la fin de ton congé. C'était convenu entre nous. Tu allais en parler à tes parents. Et tu m'abandonnerais, tu briserais tout pour une bêtise ?
» J'espère bien que tu n'y penses déjà plus et que tu ne vas pas me bouder plus longtemps. Tu vois, je reviens la première. Je m'accuse. Je veux que mon Pierrot pardonne bien vite à sa Marie.
» Je t'aime tant, mon Pierre chéri. Je n'ai que toi au monde. Vite, vite, un mot pour me dire que tu ne rengages pas, que tu ne pars pas, que tu vas me revenir, et que tout cela est oublié. Je t'envoie mille baisers. » Marie LOUVRIER. »
Le vieux menuisier, la vue et l'esprit troublés, laissa retomber la main qui tenait la lettre. Il restait là, les bras ballants. Ainsi, c'était d'un coup de tête, sur une querelle d'amoureux, que son garçon avait rengagé ! Et lui, le pauvre père Gobin, qui était si filer de savoir que son fils gagnerait vite des galons là-bas... Ah! bien oui. Les fièvres avaient vite eu raison de lui. Ainsi, il avait voulu épouser Marie Louvrier. Et puis la brouille avait tout gâté... Et penser que si cette lettre était partie, son gars ne serait pas mort! A cette heure, son fils lui aurait succédé depuis beau temps. Lui se reposerait. Il aurait d'es petits-enfants. Tandis qu'ils vivaient, sa femme et lui, si tristes, si seuls. Et elle, Marie Louvrier ? Elle habitait toujours le village. Une bonne couturière. Dame, ce n'était plus une jeunesse. Elle avait bien la quarantaine. Et elle croyait, elle, que son amoureux n'avait pas pardonné. Ou plutôt elle ne devait pas comprendre. Elle devait tourner et retourner ce mystère dans sa tête. Et le père Gobin eut un grand élan de pitié et de tendresse vers celle que son fils avait aimée. Sans penser plus loin, il courut jusqu'à la petite maison où, toute seule, elle cousait derrière sa fenêtre, depuis des ans et des ans.
Il entra. Elle était assise comme de coutume contre le rideau relevé. Elle était devenue un peu forte, avec l'âge. Elle avait le mauvais teint des gens qui ne sortent pas. Et ses bandeaux bruns, relevés sur sa face grave. commençaient à grisonner. Il aurait voulu la préparer au choc, mais les mots lui échappèrent, dès le seuil :
Tenez... voilà... votre lettre. D'abord elle ne comprit pas. Elle répéta: Ma lettre ?
Oui, votre lettre à mon fils. Elle n'est pas partie... Elle a glissé sous la boîte... Et soudain tout s'éclaira pour la malheureuse. Sa vie gâchée, son ami mort ! Et tout cela par un hasard stupide... Elle devint si pâle qu'il crut qu'elle allait passer. Mais elle sa cacha la figure dans les mains et elle éclata en sanglots affreux.
Le père Gobin tournait la lettre entre ses doigts. Il étouffait aussi d'une grosse envie de pleurer. Il ne trouvait pas de mots pour la consoler. Dans un moment où elle se calmait un peu, il balbutia :
Vous l'aimiez bien ? Alors, dévoilant son pauvre visage trempé de larmes, elle lui montra d'un geste sa chambre froide de vieille fille où, depuis vingt ans, elle était restée fidèle au souvenir.
Et simplement : Vous voyez. dit-elle.
Michel CORDAY.
