| Le Petit Journal Illustré - 08 novembre 1925 |
Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XX
Entre Bob et Jonas
19ème épisode
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Aprés que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis et l'enlève en avion. Cependant, à Saint-Germain, Reginald Phips commence à perdre confiance.
Sam Quickson, ainsi qu'il a été dit plus haut, avait tout pouvoir pour décacheter le courrier de Reginald Phips.
Le lendemain du jour où s'étaient produits les faits qui font le sujet du précédent chapitre, ce fut donc Sam Quickson qui ouvrit deux télégrammes arrivés simultanément.
Le premier, expédié de Marseille, était ainsi conçu :
« Arriverai demain soir, miss Constance retrouvée.» Signé Bob.
Le second daté de Bordeaux, était rédigé comme suit :
« Serai demain soir Saint-Germain-en-Laye. Miss Constance retrouvée. Salutations empressées. Signé Jonas.»
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On imagine sans effort l'état de surexcitation où ces deux télégrammes simultanés mirent le flegmatique Sam Quickson, dont les événements avaient, du reste, singulièrement altéré le flegme depuis quelque temps.
Sam Quickson pensa d'abord à communiquer les deux télégrammes au baron de Champval et à la comtesse Flora Zitti.
Pourquoi, au moment où il allait sonner le domestique qui serait allé prier le baron et la comtesse de venir dans le cabinet du milliardaire, le secrétaire se ravisa-t-il ? Pourquoi mit-il simplement les deux télégrammes dans sa poche ? C'est ce que des faits ultérieurs expliqueront peut-être.
Toujours est-il que Sam Quickson avait pris la résolution de garder pour lui, jusqu'à nouvel ordre, la grande nouvelle qui contredisait si heureusement le câblo-gramme de Minneapolis.
A la vérité, l'annonce même de cette grande nouvelle ne laissait pas d'être assez étrange. Bob télégraphiait de Marseille... Jonas télégraphiait de Bordeaux... Après tout, raisonnait logiquement Sam Quickson, l'un et l'autre pouvaient bien avoir réussi à retrouver miss Constance sans se rencontrer...
Mais Sam Quickson ne pouvait pas deviner, lui, que Bob avait trouvé miss Constance religieuse dans un couvent espagnol, en même temps que Jonas la découvrait star de cinéma dans l'Ouest américain !
Sur ces entrefaites, un nouveau télégramme arriva de Minneapolis.
Il y était dit :
« Tristement certain Margaret Singleby, était bien Constance Phips.»
Constance Phips ne pouvait pourtant pas avoir été assassinée sous le nom de Margaret Singleby et retrouvée vivante par Bob et par Jonas !...
Or, ayant relu les télégrammes de ces deux détectives, Sam Quickson fit avec terreur cette remarque, à savoir que l'un et l'autre annonçaient bien que miss Constance était retrouvée, mais qu'aucun ne disait explicitement qu'elle fût vivante... Bob et Jonas avaient-ils eu vent du drame de Minneapolis ?
Toutes les hypothèses étaient plausibles. Les réflexions de Sam Quickson ne l'induisirent toutefois pas à modifier sa résolution première. Il ne communiqua ni, au baron ni à la comtesse les télégrammes de Marseille et de Bordeaux. Il passa les vingt-quatre heures qui suivirent dans des transes cruelles.
Il redoutait et il espérait tout à la fois la venue de Bob et de Jonas, lesquels n'avaient complété par aucune précision leurs télégrammes laconiques.
Vers cinq heures du soir, un domestique annonçait à Sam Quickson que M. Bob désirait être reçu par lui.
D'un coup d'oeil à la glace, le secrétaire de Reginald Phips, très ému, vérifia l'état de sa carapace d'impassibilité et donna l'ordre d'introduire le visiteur.
L'élève de Sherlock Holmes avait médité une entrée digne de son maître dans le cabinet du milliardaire ; il s'apprêtait à aborder Reginald Phips avec une nonchalance étudiée; or, la vue de Sam Quickson assis au bureau de son patron lui coupa son effet.
- C'est M. Reginald Phips lui-même, dit-il, que je désire voir...
- M. Reginald Phips est dangereusement malade. Trouvez bon que je vous reçoive en son lieu et place... Je suis son secrétaire et fondé de pouvoirs, Sam Quickson... Parlez-moi comme à lui-même... Et d'abord, dites-moi où se trouve miss Constance Phips ?
- Miss Constance est à bord du yacht Ellen, que M. Phips avait mis à ma disposition. L'Ellen est mouillée aux Îles du Frioul, au large de Marseille.
- Dans quel état est miss Constance ?...
- En excellente santé.
- Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée avec vous ?
- Elle a refusé de descendre à terre... Je préfère vous dire tout de suite que je ne la ramène pas de son plein gré...
Et Bob fit, non sans complaisance, un récit à peu près véridique de l'enlèvement de la nonne du couvent de San Francesco de la Sierra, en qui il avait repéré miss Constance Phips.
Le détective achevait à peine, sa relation que le domestique de service dans l'anti-chambre apportait à Sam Quickson la carte, de visite de Jonas.
Le secrétaire de Reginald Phips hésita une seconde, puis, résolument :
- Faites entrer Jonas, dit-il.
Aussitôt introduit, Jonas manifesta, lul aussi, quelque surprise de ne point voir le milliardaire.
Pendant que Sam Quickson le mettait à son tour au fait de l'état de Reginald Phips, l'élève de Sherlock Holmes considérait sans bienveillance l'élève de M. Lecoq. Le colloque qui s'amorça tout de suite entre les trois hommes eut tôt fait d'apprendre à Sam Quickson que, contrairement à ce qu'il avait pu croire un moment, les deux détectives n'avaient point travaillé ensemble.
Déjà Jonas, tout frétillant de satisfaction, commençait le récit de ses opérations dans le « Studio du Désert », et Bob ouvrait des yeux énormes.
- Vous ramenez donc miss Constance Phips interrompait Sam Quickson.
- Naturellement, fit Jonas. Pour qui me prendriez-vous si je l'avais laissée chez M. T.-P. Bicklehope ?...
- Et où est-elle, présentement ?
- A bord de la Ville de Saint-Raphaël, un petit vapeur de rien du tout qui rendrait des points à un transatlantique...
- Et ce bateau...
- Est mouillé dans l'estuaire de la Gironde... Je dois vous dire que miss Constance Phips, qui n'a pas précisément un bon petit caractère, a refusé carrément de descendre à terre... Il va falloir que vous veniez la chercher...
- Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie ? éclata Bob. Miss Constance Phips est à bord de l'Ellen, aux îles du Frioul...
- Non, mais, des fois... Elle est à bord de la Ville de Saint-Raphaël, vous dis-je... La discussion pouvait s'éterniser, chacun soutenant que la disparue, retrouvée par lui, était où il disait et non point ailleurs.
- L'un de vous, intervint Sam Quickson, aurait-il eu l'idée de photographier miss Constance Phips pendant la traversée ?... Je sais bien qu'elle répugne à poser devant l'objectif, puisque son père lui-même ne possède pas un seul cliché d'elle...
- J'avoue, dit Bob, avoir songé à autre chose qu'à braquer un kodak sur miss Phips...
- Moi non plus, dit Jonas, je n'ai pastenté de photographier miss Constance... Mais ce n'était nullement nécessaire... J'ai sur moi toute une collection de photos d'elle prises au «Studio du Désert» pendant la réalisation du fameux film... Si T.-P. Bicklehope se doutait que je les ai entre les mains, quelle colère il prendrait.
- D'un geste prompt, l'élève de M. Lecoq tira d'une poche intérieure de son pardessus un portefeuille dont il étala le contenu sur le bureau du milliardaire : c'étaient effectivement des portraits de miss Constance Phips dans diverses scènes du film où elle tenait le premier rôle.
Sam Quickson examina avidement ces photographies non retouchées, d'une netteté qui faisait honneur aux techniciens des Etablissements T.-P. Bicklehope. - C'est bien elle s'écria le secrétaire de Reginald Phips. Il n'y a pas d'erreur... Bob, lui aussi, s'était penché sur les photos. Son impression se traduisit par une assez vilaine grimace.
- Il y a évidemment quelque chose d'elle, grommela-t-il, mais ces photos ne sont pas très ressemblantes...
- Vous feriez mieux de convenir de bonne grâce, mon cher confrère, dit Jonas, que c'est la personne que vous ramenez à bord de l'Ellen qui ne ressemble guère à miss Constance Phips...
Bob allait répondre sur un ton plutôt vif, lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage à un employé de Reginald Phips qui remplissait dans la villa des Narcisses, l'emploi de factotum. Cet homme, un Parisien très «débrouillard» qui répondait au nom d'Anatole, remit une grande enveloppe à Sam Quickson en disant :
- Ça n'a pas été sans peine, mais je l'ai trouvée tout de même, votre photo... Elle n'est que trop ressemblante, m'sieu Sam... hélas !
La photographie qu'Anatole avait fini par découvrir après avoir couru tout Paris depuis la veille, c'était celle de l'infortunée Margaret Singleby, tuée en scène, à Minneapolis. Or, cette photographie ressemblait aussi parfaitement à miss Constance Phips que celles rapportées par Jonas des Etablissements T.-P. Bicklehope.
Sam Quickson, qui la tenait dans sa main tremblante, ne pouvait que constater avec une recrudescence d'angoisse cette indéniable similitude. Jonas et Bob n'étaient guère moins troublés que lui.
Répondant aux questions que lui posèrent logiquement les deux détectives, Sam Quickson ne vit aucun inconvénient à les mettre au courant du drame de Minneapolis qui, en fait, ne pouvait se concilier ni avec les opérations de Bob ni avec celles de Jonas. Anatole s'apprêtait à sortir discrètement du cabinet de travail du milliardaire, lorsqu'il fut presque bousculé par la comtesse Flora Zitti et le baron Gontran de Champval, qui faisaient irruption dans la pièce, fort en colère l'un et l'autre.
- Monsieur Sam Quickson, dit la comtesse avec véhémence, permettez-moi de m'étonner des procédés vraiment excessifs dont vous usez à notre égard... Comment !... Vous osez nous faire interdire l'entrée de la chambre de M. Reginald Phips !... Lorsque nous avons voulu aller voir notre cher malade, nous nous sommes heurtés à une consigne inflexible...
(A suivre) Gabriel BERNARD.

