L'Intransigeant - 08 novembre 1925


LIntransigeant 1925 11 08  terrains pour jardins

COMMENT ON TOURNE UNE LOI
"Lotissements pour jardins"

Ils viennent en été, sont séduits, achètent, et l'hiver leurs voix s'ajoutent au chœur des mal lotis
On ne pourra plus construire de villages nègres aux portes de Paris, ai-je écrit avec joie, au mois de juillet 1924, au lendemain de la promulgation de la loi trop attendue sur les lotissements.

De fait, la loi était bonne, pour l'avenir du moins. Impuissante à guérir l'affreuse lèpre qui s'était développée librement, pendant six ans, dans la banlieue des villes, elle arrêtait l'évolution du mal. Et c'était beaucoup. Il fallait parer au plus pressé. Ensuite on panserait les plaies.
Une année s'est écoulée.

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Les plaies anciennes ont gardé leur laideur, et voici même que la lèpre à nouveau gagne du terrain.
Oh, beaucoup moins rapidement qu'autrefois. Il ne faut pas signaler que le mal. La loi de juillet 1924, bonne dans ses dispositions, est le plus souvent bonne dans ses effets. Les chiffres qui nous sont donnés par la préfecture de la Seine en sont la preuve. Depuis la publication de la loi, jusqu'au 1er octobre dernier, l'Administration de la Seine a eu à examiner 153 projets de lotissements. La commission départementale n'en a refusé que 56. Il y a donc eu effort de la part des lotisseurs...
Il y a eu aussi bonne volonté, car le nombre des refus aurait été beaucoup plus considérables, le double au moins si, en cours d'instruction, les municipalités ou la direction de l'Extension n'avaient obtenu des vendeurs les améliorations indispensables. Il est fréquent qu'un dossier, mauvais à l'origine, soit corrigé pendant la procédure administrative et amélioré au point d'être acceptable lorsqu'il arriva devant la commission.
Voilà le bien.

Le mal, encore une fois, vient des hommes et maintenant, non plus seulement des lotisseurs, mais aussi des lotis.
Le fait m'a été signalé par M. Mounié, conseiller général de la Seine, maire d'Antony.
La chose est simple: on tourne la loi. Le Français a pour cela une habileté considérable.
La loi exige, dans les lotissements destinés à la construction, des routes propres raccordées avec les voies publiques, des canalisations d'eau potable et d'évacuation des eaux et des matières usées. Qu'à cela ne tienne. Des spéculateurs malhonnêtes ont trouvé moyen de passer outre. Sur le plan déposé à la mairie de la commune, ils indiquent « lotissement pour jardins », et le tour est joué.
Plus besoin de travaux de voirie ni de canalisations coûteuses. On peut ainsi lotir à moins cher que le voisin et réaliser un plus gros bénéfice.
Les acheteurs ne manquent pas. Ils arrivent en grand nombre l'été, quand le terrain est propre. L'hiver suivant, ils ajouteront leur voix au concert des mal lotis, de ceux qui, avant 1924, n'étaient pas défendus. Qu'importe ! La loi doit protéger les hommes contre eux-mêmes.
Nous demandons que la loi de juillet 1924 soit modifiée. C'est encore le plus pressé et le plus facilement réalisable: arrêter le mal. Ce qui ne doit pas empêcher de songer à panser les plaies.

PIERRE DUBARD