| L'Œuvre - 22 novembre 1925 |
La plainte du petit petit rentier
- Monsieur, me dit ce brave homme, je suis, comme vous voyez, âgé. Je n'ai pour vivre que six mille francs de rente - six mille francs-papier. Sur ces six mille francs, est-il vrai qu'on va, tous les ans, pendant quatorze ans, m'en prendre 900 ?
- C'est, lui dis-je, la contribution nationale. Ne s'agit-il pas de sauver le pays d'une catastrophe financière, de rétablir la santé du franc, donc la valeur de vos rentes?
- En attendant, me répondit-il, j'ai 500 francs par mois pour tout potage. On va là-dessus en prélever 75. C'est énorme. Sans doute chacun doit-il à cette heure faire un sacrifice. Mais chacun le fera-t-il ?
| retour 22 novembre 1925 |
« Voici les paysans, dont l'Œuvre nous a souvent parlé. Ils seront taxés sur le revenu cadastral. Mais M. Lamoureux ne reconnaît-il pas dans son rapport qu'il n'y en a aucun entre le revenu cadastral et le revenu réel? Au temps où fut établi le cadastre, mes 6.000 francs de rente eussent représenté une large aisance. Aujourd'hui, ils représentent la misère. Par contre, les 600 francs de revenu cadastral au-dessous desquels il est question d'exonérer les cultivateurs représentent 14 ou 15.000 francs de revenu réel. Sans compter que le paysan vit sur sa terre et que j'achète mes légumes chez le fruitier, vous savez à quel prix... Le paysan qui gagne 15.000 francs ne paiera donc rien, et moi je verrai saigner de 15 % mes rentes anémiées.
« Avant de nous frapper, a-t-on demandé à ceux qui peuvent payer tout ce qu'ils doivent payer? Je me suis laissé dire que certains, qui exercent des professions libérales et qui gagnent plusieurs centaines de mille francs par an, n'en déclarent au fisc qu'une à peine. Est-ce nous qui devons suppléer à leur carence? Mais qui nous plaint? Nous sommes des rentiers. Qui dit « rentier » dit « bourgeois », n'est-ce pas? Pauvres bourgeois à l'écuelle vide..
« Voyez-vous, monsieur, quand le pays est en danger, chacun doit faire pour le sauver les sacrifices nécessaires. Mais, au front financier comme au front de guerre, ce ne doit pas toujours être aux mêmes de se faire tuer. »
Il faut réfléchir à la plainte, d'autant plus émouvante qu'elle est plus digne, du petit rentier...
Jean Piot.
