L'Écho de Paris - 22 novembre 1925


Il est un mot qu'on prête à Michel-Ange

«Malheureux que je suis, disait-il, sur le point de mourir, malheureux que je suis qui, songeant aux années écoulées, ne puis retrouver, parmi elles toutes, un seul jour qui ait été à moi,»
Quelle poignante tristesse dans un pareil aveu, et quel avertissement digne d'être recueilli avec respect!
Respect! Est-ce bien l'expression qui convient? Ne vaudrait- il pas mieux écrire: reconnaissance?
De telles pensées sont, en effet, singulièrement suggestives: elles viennent nous donner conscience de l'écoulement rapide du temps et du peu de maîtrise que nous savons prendre sur lui.
D'ordinaire, nous n'y prenons garde, endormis que nous sommes dans la routine, entraînés par le flot incessant des événements.


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Ainsi, dit-on, l'aéronaute, saisi par la bourrasque, s'il n'abaisse ses yeux vers quelque point de repère, croit, en dépit de sa vitesse vertigineuse, rester immobile dans l'espace.
Il n'en est pas autrement de nous.
C'est bien le cas de redire le mot que Bourget donne comme titre à l'un de ses plus émouvants récits: "La vie passe".
La vie passe !... Elle passe, ensevelissant dans ses remous jours heureux et jours de tristesse, emportant aussi quelque chose de nous-mêmes.
A mesure qu'une année s'ajoute aux autres, sa course paraît plus rapide. Déjà, pour jeunes que vous soyez, vous en avez doute la sensation; plus tard, vous. en serez effrayés.

Regardez autour de vous, sans sortir du cadre ordinaire de vos occupations combien de choses, combien d'hommes aussi ne sont plus, dont quelques-uns comptèrent peut-être parmi vos amis les plus chers.
La vie passe !
Du moins, qu'elle ne passe pas inutile et vaine.
D'autres ne songent qu'à en tirer des jouissances et des plaisirs, souvent factices: "Gaudeamus igitur", courte et bonne, après nous le déluge... » C'est leur devise, dont s'accommode une étrange philosophie, complice de leurs passions.
Pous vous, au contraire, que de l'heure fugitive, tout ne soit pas perdu. Ne la gaspillez pas sottement. Soumettez-la à la domination de votre volonté et qu'elle serve à la préparation de votre avenir. Arrachez-lui tout le bien qu'elle contient et qui, lui, ne passe pas. Utilisez-la pour devenir meilleurs et pour former vos intelligences et vos cœurs.
« La plupart des hommes, écrit La Bruyère, emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable. » C'est qu'ils ne savent pas ou ne veulent pas utiliser les heures de leur jeunesse et faire l'effort nécessaire pour se conduire.
Mais vous, si la chance vous est donnée d'être mieux conseillés et mieux protégés, sachez aussi mieux vivre et mieux vouloir. Les occasions ne manquent pas que nous pouvons asservir par notre perfectionnement,
Connaissez-vous la légende de ce roi Midas, qui avait reçu le don de changer en or tout ce qu'il touchait ? Nous n'avons rien à lui envier: il nous est permis de transformer en un bien autrement élément précieux que l'or les menus événements de chaque jour. Rien n'est vain de ce qui nous entoure; tout porte un sens, tout offre un enseignement, une lumière, une force.
Seulement, il faut avoir l'esprit droit et juste, uni à la ferme volonté de faire concourir « l'opportunité» à la formation de notre caractère.
Il n'est pas jusqu'aux souffrances et aux privations qui ne puissent être un moyen de progrès : elles sont, suivant une belle expression, comme le vent du Nord qui, poussant la barque des misérables pêcheurs, en fait des conquérants.
De nos moments de faiblesse eux-mêmes, nous pourrons tirer un salutaire avertissement, si nous avons le courage de réagir. Pour ce travail de perfectionnement, au reste, ne saisissez pas seulement les occasions que les circonstances vous imposent : faites-en naître. C'est à cela que se reconnaissent les esprits au-dessus du vulgaire. Et vous devez avoir l'ambition d'en être. Puis... non contents d'avoir acquis, conservé, développé en vous de telles richesses morales, n'oubliez pas d'en communiquer à d'autres le projet.
Méditez la belle maxime dont un ouvrier anglais disait naguère avoir fait sa devise: « Il faudrait qu'après nous le monde soit un peu meilleur parce que nous avons vécu. » Ainsi, vous n'arrêterez, certes, pas le cours du temps, mais, du moins, en s'écoulant, il n'aura pas tout emporté avec lui. Vous lui aurez pris, au passage, de quoi grandir et embellir votre vie.
Peut-on souhaiter rien de mieux à votre jeunesse ?

FRANÇOIS HÉBRARD, président de la F. G. S. P. F.