La Presse - 22 novembre 1925


v La Presse 1925 11 22  sujets de composition, l'amour dans le mariage

LA QUOTIDIENNE

S'il faut en croire le Petit Journal, on donnerait de bien singuliers sujets de composition dans les lycées de jeunes filles, ceux que cite notre confrère sont d'un choix tellement effarant qu'on a peine à les croire authentiques.
Dans un grand lycée, les jeunes filles de quatorze à quinze ans ont été obligées de disserter sur le sujet suivant:
L'amour dans le mariage, doit-il primer l'intérêt mariage d'argent, mariage de convenances. » Cet autre sujet, imposé ailleurs, n'est pas moins extravagant: « Le style de Zola, comparé au style de Goncourt: différences, analogies, vos préférences.»


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Notre confrère estime que « les jeunes élèves ne sauraient retirer nul profit de pareils sujets qui font hésiter les psychologues les plus avertis. »
Certes, on ne voit pas le profit, mais on discerne très bien le dommage qui peut résulter, pour ces malheureuses fillettes d'avoir été contraintes d'arrêter leurs pensées sur les questions dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont pas en rapport avec l'âge des élèves qui devaient les traiter.
L'obligation d'établir une comparaison entre le style de Zola et celui de Goncourt suppose une connaissance approfondie de ces deux écrivains, fût-elle seulement superficielle, elle n'en implique pas moins la nécessité d'avoir lu les principales oeuvres de ces romanciers, qui n'écrivaient pas précisément pour des adolescentes de quatorze à quinze ans ! Et on leur demande d'indiquer, par surcroit, leurs préférences et aussi la raison qui les dicte...

Quelles peuvent être les impressions d'une jeune lycéenne à la lecture d'ouvrages que l'on s'efforçait de tenir autrefois, loin de la portée, non seulement des jeunes filles, mais des jeunes gens, à l'époque où paraissaient ces ouvrages? Quel effet peut produire, sur un esprit, ignorant tout encore des turpitudes et des aberrations humaines, la brusque révélation des ébats auxquels se complaisent les personnages les plus fameux de Zola et de Goncourt? Au point de vue moral, et même physique, quelles peuvent être, pour une jeune fille, la fréquentation de Germinie Lacerteux et de La Fille Elisa, à laquelle doit s'ajouter celle de Nana et des héros variés de l'Assommoir, de Germinal et de La Terre ?...
Au temps où nous faisions nos études, une surveillance des plus rigoureuses était exercée, par les professeurs et par les pions, sur les romans que lisaient les élèves; les volumes devaient porter le visa du censeur. Quelques livres de George Sand, Octave Feuillet, Hector Malot étaient seuls tolérés, en dehors des Walter Scott et des Fenimore Cooper, des Jules Verne et des Louis Boussenard. Un élève qui se fût permis d'introduire un roman de Zola ou de Goncourt au lycée eût été, sur-le- champ, isolé comme un pestiféré et rendu à sa famille ces
écrivains étaient alors considérés comme susceptibles d'exercer une influence corruptrice sur l'esprit des adolescents.
Que nous sommes loin de ces temps ! Le Petit Journal nous apprend qu'on invite, dans les lycées de jeunes filles, les élèves à étudier les différences et analogies qui peuvent exister entre le style de Goncourt et celui de Zola; sans doute, ces écrivains sont-ils placés, maintenant, au rang des moralistes; La Fille Elisa et Nana figurent désormais au nombre des ouvrages classiques, mis entre les mains des lycéennes de quinze ans qui abandonnent, évidemment, la lecture de la Petite Fadette et du Roman d'un jeune homme pauvre aux petites filles de cinq ans.

PAUL MATHIEX.