Journal des Débats - 22 novembre 1925


AU JOUR LE JOUR
Le plafond bas

Les difficultés où la France est engagée et qui risquent de durer d'autant plus longtemps qu'on n'en est même pas à s'efforcer honnêtement de les résoudre, ont beaucoup de conséquences très fâcheuses. La plus fâcheuse de toutes, peut-être, est de faire peser sur la plupart des esprits un plafond si bas que les pensées nobles ne sont presque plus possibles. Les conversations sont devenues misérables. Comme dans la caverne et dans la forêt primitives, chacun est ramené à s'occuper des conditions matérielles de son existence. C'est un grand abaissement. Il y eut autrefois, et cela a duré jusqu'à la guerre, un type de vie intermédiaire qui était charmante. C'était une vie en festons, pour ainsi dire. Ceux qui la menaient étaient tantôt d'un côté de la frontière qui sépare la pauvreté et la richesse, et tantôt de l'autre. Leur train ne les menait jamais jusqu'au luxe, mais, avec des habitudes de simplicité, ils allaient souvent jusqu'au plaisir. Cette fantaisie n'est plus possible.


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Le partage entre les riches et les pauvres se fait avec une impitoyable rigueur, et, s'il y a du côté des riches bien des gens qu'on n'y eût pas vus autrefois, on trouve, de l'autre côté, tout le peuple de l'Esprit, ou presque.
Une civilisation supérieure se distingue, entre autres caractères, par sa clémence, je veux dire par la façon dont elle admet, protège, abrite, alors qu'ils ne sont pas faits pour une vie rude, tous les hommes dont la nature a cependant quelque charme ou quelque talent. Elle ne pousse au désespoir ni les poètes, qui ne savent pas être pratiques, ni les savants perdus dans. leurs spéculations, ni même ces paresseux, ces voluptueux qui, incapables d'administrer leur propre vie, répandent néanmoins tant d'agrément sur celle des autres. Quelque chose de cette bénignité a subsisté durant le siècle dernier. Maintenant, c'est un autre monde, où il n'est plus permis d'être insouciant. On frémit en pensant à ce qu'un La Fontaine deviendrait parmi nous. Riches ou pauvres, l'Argent n'a plus que des sujets qu'il tourmente également et sur lesquels il fait peser la même tyrannie. Dépendance pour dépendance, je reconnais qu'il vaut mieux être riche. Mais ce qui valait mieux encore, c'était de ne pas porter le joug de ce maître-la.

ABEL BONNARD.