Le Petit Journal Illustré - 22 novembre 1925


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Les Cinq Détectives
par
GABRIEL BERNARD
21
CHAPITRE XXI (Suite)
Léonard


RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir décou- vert la jeune fille dans un inonastère d'Espagne et l'enlève en automobile. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis et l'en- lève en avion. Un troisième apprend qu'elle a été tuée par un acteur américain. Cepen- dant, à Saint-Germain, Reginald Phips commence à perdre confiance, lorsque Léonard se présente.

- La star, que vous avez embarquée de force à bord de la Ville de Saint-Raphaël et qui a dû se montrer singulièrement désagréable durant la traversée, c'est une aventurière d'origine scandinave, Flosshilde Gromensen. Cette femme a songé à utiliser sa ressemblance avec la mariée disparue qu'elle connaissait pour se faire payer très cher par T.-P. Bicklehope, lequel, en l'occurrence, a marché dans les grands prix.


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Sa ressemblance avec miss Phips, j'y insiste, n'est pas comparable à celle de Margaret Singleby; mais Flosshilde Gromensen est une virtuose en matière de maquillage, son imposture fut encore facilitée par ce fait que les photographies authentiques de miss Constance ne courent pas les rues, comme vous savez...
- « Vous n'avez donc pas tout à fait perdu votre temps, monsieur Jonas, puisque vous avez arrêté une personne peu délicate que T.-P. Bicklehope sera vraisemblablement amené à faire mettre en accusation.
« En résumé, vous avez admirablement travaillé, et, quand bien même elle n'a pas abouti exactement au résultat que vous cherchiez, monsieur Jonas, votre enquête n'en est pas moins une opération de premier intérêt.
« Je n'en dirai pas autant, hélas ! du travail de ce pauvre M. Valentin qui, lui, a été manœuvré par le nommé Scipion. Il ne s'en rend peut-être pas compte encore, tant le coup avait été savamment préparé.
« En quelques mots, voici ce qui s'est passé concernant Valentin et Scipion :
« Valentin faisait très proprement, très honnêtement, son métier de détective en jouant le rôle d'un adorateur de miss Margaret Singleby, en qui on l'avait amené à voir miss Constance Phips. Car on avait orienté très adroitement le pauvre garçon sur cette piste.
« Il a dû croire tout d'abord que son compétiteur Scipion était réellement un amoureux de l'actrice; il a pu, toutefois, se convaincre assez rapidement qu'il avait affaire à un détective poursuivant le même but que lui.
« Or, il n'en était rien: Scipion n'était pas un détective; c'était l'un des principaux complices de l'enlèvement de miss Constance Phips...
« Pendant qu'il empêchait Valentin de procéder à l'enlèvement de miss Margaret Singleby, un autre complice, l'acteur Jim Barry, la tuait en scène. Et, coïncidence curieuse, une voyante hindoue, dans cette maison même, a assisté télégraphiquement à cette scène tragique....
« Mais, qu'avez-vous donc, madame la comtesse ?... On dirait que vous êtes souffrante... "
Au vrai, la comtesse Flora Zitti était livide et semblait sur le point de défaillir. Le baron de Champval était presque aussi mal en point. Comme cinglée par les paroles de Léo- nard, la comtesse se ressaisit et dit d'une voix assez ferme :
- C'est vrai, dit-elle, je ne me sens pas très bien... Baron, voulez-vous me prêter l'appui de votre bras jusqu'à mon appartement ?...
M. de Champval, en dépit de son évident malaise, s'empressait déjà.
- Je n'en ai plus que pour une minute, dit Léonard en leur faisant signe de se rasseoir. Je présume que vous tenez à connaître la fin de mon histoire... Je conçois, du reste, que cette histoire mette votre sensibilité à une dure épreuve...
- Achevez ! monsieur, intervint nerveusement Sam Quickson. Achevez, de grâce...
- Je vais avoir terminé... La veille du jour fixé pour le mariage, vers cinq heures du soir, miss Constance Phips, en compagnie de Mme la comtesse Flora Zitti, se rendit en auto à Courbevoie, dans une villa habitée alors par une Américaine nommée mistress Andrews, qui est partie, depuis, pour une destination inconnue.
« Miss Constance Phips et Mme la comtesse Flora Zitti firent donc à cette mistress Andrews une visite qui dura environ trois quarts d'heure. Après quoi, le chauffeur ramena ces dames chez M. Reginald Phips. « Du moins, le crut-il, car, en réalité, s'il ramenait bien Mme la comtesse Flora Zitti, la personne qui l'accompagnait, revêtue des vêtements de miss Constance Phips, n'était autre que miss Margaret Singleby...
La substitution avait été effectuée chez mistress Andrews, et la vraie miss Constance avait été conduite de force dans une villa dont le jardin est contigu à celui de la maison de mistress Andrews... « Or, cette seconde villa. c'est une clinique pour maladies nerveuses, dirigée par un certain docteur Bill Fox.
« Miss Constance Phips est encore, à l'heure présente, internée comme démente incurable, sous un faux nom, dans l'établissement du docteur Bill Fox, où, muni de l'ordre que je me suis fait délivrer par M. le Procureur de la République, nous allons aller la chercher... » A ce moment, la belle comtesse Flora Zitti, le visage convulsé, se dressa brusquement et fit un pas vers la porte.
Ce que vous venez de nous débiter, monsieur, s'écria-t-elle en s'adressant à Léonard, n'est qu'un tissu de mensonges et de sottises !... Je ne veux pas en entendre davantage... Venez, baron f...
Et, entraînant le baron de Champval chancelant comme un homme ivre, la comtesse sortit vivement du cabinet de Reginald Phips. Répondant au geste expressif que firent simultanément Sam Quickson, Bob et Jonas, Léonard dit tranquillement : Vous pouvez les laisser aller... Vous pensez bien que mes hommes gardent toutes les issues de la villa des Narcisses... « Je complète donc mon récit à votre intention, messieurs, par les renseignements suivants, que Mme la comtesse Flora Zitti et M. le baron Gontran de Champval connaissent aussi bien que moi-même... « Toute cette machination, en effet, a été montée par eux, ou, plus exactement par la comtesse, qui domine absolument M. de Champval. « Leur but était double: ou bien faire mourir de chagrin M. Reginald Phips... Reconnaissez qu'ils ne s'y étaient pas trop mal pris... Ou bien faire prononcer le divorce du baron et de la baronne de Champval pour indignité de l'épouse...
« Dans l'un et l'autre cas, aux termes d'un accord en bonne et due forme passé entre M. Reginald Phips et M. de Champval, une bonne partie des milliards de votre patron, monsieur Sam Quickson, devait revenir au baron...
- J'ignorais cet accord ! s'écria Sam Quickson.
- Miss Phips l'ignorait comme vous. M. Reginald Phips l'avait signé parce qu'il savait sa fille éprise du baron et qu'il craignait qu'elle ne souffrit d'une rupture. Ah Flora Zitti et son complice avaient su exploiter avec une démoniaque habileté les sentiments paternels de cet excellent homme... « Cela aussi, c'était « du beau travail »... « Malheureusement pour ce couple de scélérats, Margaret Singleby, leur complice, qui devait, en montant sur les planches et en se laissant courtiser scandaleusement, justifier un divorce pour indignité de l'épouse, leur a craqué dans les mains... Alors, ils n'ont pas hésité à la faire assassiner et à se servir de cet assassinat pour affoler l'infortuné Reginald Phips par l'office d'une autre complice, la voyante Bagadana...
- La voyante Bagadana !... s'écria Sam Quickson. C'est elle aussi qui avait informé M. Reginald Phips de la mort tragique de William Ribsley, assassiné à New-York dans des circonstances que la police américaine n'est jamais parvenue à élucider...
- Eh! monsieur Quickson, fit Léonard, Bagadana n'avait nullement besoin d'être douée d'un pouvoir surnaturel pour parler à coup sûr... Elle a annoncé le meurtre de William Ribsley comme elle a annoncé celui de Margaret Singleby, c'est-à-dire au moment précis où la comtesse Flora Zitti lui a commandé de le faire... « Car le meurtre de William Ribsley a été exécuté à date fixe, sur l'ordre de la belle comtesse...
« William Ribsley aimait miss Constance Phips et il avait entrepris des recherches personnelles pour savoir ce qu'elle était devenue. Ces recherches pouvaient devenir inquiétantes pour Flora Zitti, Gontran de Champval et leur bande. Ils n'ont pas hésité à se débarrasser de ce gêneur. Et, suivant leur méthode, ils ont fait servir l'annonce surnaturelle de ce crime à leurs desseins...
- Maintenant, messieurs, si vous le voulez bien, nous allons aller délivrer miss Constance Phips... « N'ayez aucune crainte en ce qui concerne une évasion du baron et de la comtesse: mes hommes les gardent à vue dans leurs appartements... »

CHAPITRE XXII
Un soir de printemps Un mois après, dans ce même salon où, certain soir, en présence de Sam Quickson taciturne et renfrogné, la comtesse Flora Zitti avait décidé Reginald Phips à se prêter à l'expérience de Bagadana, qui devait avoir raison de ce qui restait d'énergie au père de la mariée disparue, le milliardaire qui semblait rajeuni de plusieurs années par le retour de sa fille adorée, contemplait avec une ineffable tendresse la gracieuse figure de Constance occupée à servir le café à quelques invités qui avaient dîné à la villa des Narcisses. Plus rien ne subsistait des souffrances que la jeune fille, enfermée comme folle dans la clinique du docteur Bill Fox, avait endurées pendant plusieurs mois. Constance était plus belle et plus charmante que jamais. Les personnes invitées ce soir-là par Reginald Phips, c'étaient : Adélaïde de Saint-Enguerrand, l'amie de Constance qui, après sa disparition, avait montré tant d'énergie, et son père, le duc de Saint-Enguerrand; les détectives Léonard, Jonas et Bob; et aussi Sam Quickson, que son patron traitait maintenant avec une affectueuse familiarité. Un peu à l'écart, comme gêné et intimidé par les autres, se tenait un petit homme tout rond qui n'était autre que l'infortuné Valentin. Le pauvre diable ne se pardonnait pas d'avoir été roulé par Scipion et de n'avoir point su empêcher le meurtre de Margaret Singleby; pourtant Valentin avait, dans une certaine mesure, pris sa revanche, puisqu'il avait réussi, par la suite, à capturer le redoutable Scipion et à le remettre entre les mains de la police américaine, avec son complice l'acteur Jim Barry. Il y avait, enfin, dans le salon de la villa des Narcisses un personnage auquel tous les autres sans exception témoignaient déférence admirative : c'était un homme qui ne paraissait pas plus de quarante ans, bien qu'il eût considérablement dépassé cet âge.
Cet homme, dont les traits composaient un ensemble suggestif d'élévation morale, dont le regard était tour à tour d'une acuité singulière et d'une puissance quasi magnétique, dont la voix avait de prenantes sonorités graves, c'était le maître de Léonard, c'était l'inspecteur Tony, qui avait accepté, sur les instances de son élève, l'invitation du milliardaire.
- Je vous approuve, monsieur Phips, dit Tony après avoir allumé un cigare, de ne vous être point acharné sur le baron de Champval et la comtesse Zitti. J'ai retrouvé ma fille, s'exclama le milliardaire. Qu'ils aillent se faire pendre ailleurs ! Ils sont réclamés l'un et l'autre par la justice américaine, dit Léonard. En ce qui concerne la comtesse Zitti, à qui son mariage a fait perdre la nationalité française, il est fort probable que l'extradition sera obtenue par le gouvernement des Etats-Unis. Le baron de Champval, étant Français, peut demander à être jugé en France...
- Cela ne m'intéresse pas, dit Reginald Phips avec force. Ne me parlez plus de ces gens-là... Constance, ma chérie, viens m'embrasser..."
de Minneapolis.
Constance obéit avec élan à son père ; et tous les assistants d'applaudir. Le café pris, des groupes se formèrent. Le duc de Saint-Enguerrand alla faire une partie de billard avec Reginald Phips et Sam Quickson. Tony, charitable, emmena dans le jardin Valentin, tout confus de cet honneur, et le pria de lui raconter en détail le drame Jonas et Bob demeurèrent près des liqueurs avec Léonard, et, tout en sirotant une fine 1855, l'élève de M. Lecoq et celui de Sherlock Holmes posèrent quelques questions à leur victorieux confrère.
- Nous vous l'avons dit et répété, monsieur Léonard, fit Jonas, nous nous inclinons, M. Bob et moi, devant votre supériorité et nous proclamons volontiers l'incomparable efficacité des méthodes de votre maître Tony. Mais nous désirerions avoir quelques précisions sur votre merveilleuse enquête... Est-ce indiscret?
- Nullement, dit Léonard. Je suis tout prêt à vous répondre.
- Je voudrais savoir, dit Bob, comment vous avez opéré en Amérique pour voir clair dans le jeu de la comtesse...
- Mais, mon cher confrère, je ne suis pas allé en Amérique...
Bob et Jonas eurent une exclamation de surprise.
- Mon enquête, reprit Léonard, je l'ai faite entre Paris et Saint-Germain-en-Laye. - Vous voulez rire !
- Pas le moins du monde. Pendant que vous couriez l'Espagne et l'Amérique, messieurs, moi, je me suis borné à m'attacher aux pas de la comtesse Flora Zitti et du baron Gontran de Champval. « J'ai été le chauffeur qui les a conduits dans leurs courses secrètes. J'ai été le passant anonyme qui se trouvait comme pas hasard sur leur route. J'ai été le domestique qui les a servis dans cette villa des Narcisses. J'ai été le fournisseur de la clinique du docteur Bill Fox. « A l'exemple de mon maître Tony, j'ai joué cinquante rôles qui me mettaient en rapports avec eux aux moments opportuns. Mon seul mérite fut de voir en eux, dès le début, les coupables...

« Pour le surplus, c'est-à-dire pour tous les renseignements de l'extérieur qui devaient infirmer ou corroborer les résultats de ma« filature «, j'ai eu recours à l'organisation de mon maître Tony, qui, comme vous le savez peut-être, a des correspondants dans le monde entier... Comme vous en pouvez juger, tout cela est très simple... « Léonard se tut un instant, puis : Voyez-vous, messieurs, ajouta-t-il, on a écrit des volumes sur les doctrines policières. Eh bien, ce qui fait la valeur, celle de mon maître Tony, appliquée par moi en l'occurrence, c'est qu'elle consiste à n'en adopter et à n'en rejeter aucune. L'imagination, l'induction, la déduction, le sens de l'aventure, le hasard, la logique, l'intuition, le raisonnement tout cela est bon ou mauvais suivant les cas. Adapter les moyens d'action aux circonstances, ne pas avoir une méthode, mais cent, mais mille, s'il le faut voilà l'unique secret de notre métier. Votre maître, monsieur Jonas, l'avait entrevu, lui, le véritable initiateur de la police scientifique. Ce que je reproche au vôtre, monsieur Bob, oh ! c'est une trop stricte subordination à la méthode...
- On ne saurait mieux dire, mon cher Léonard, dit une voix derrière les détectives, qui se retournèrent brusquement. Ces mots, c'était Tony qui venait de les prononcer, Tony qui, flanqué de Valentin réconforté et rasséréné, s'était approché du groupe. Dans la salle de billard voisine, Reginald Phips criait triomphalement : Monsieur le duc, je crois que, cette fois, je tiens la série américaine... Sur la terrasse, dans le calme de cette belle soirée printanière, Constance faisait à son amie Adélaïde de Saint-Enguerrand, un éloge ému, trop ému peut-être, de son sauveur, le détective Léonard...

FIN Gabriel BERNARD.