Le Petit Parisien - 29 novembre 1925


Le Petit Parisien 1925 11 29 01 Maurice Prax Paris est embouteillé

POUR ET CONTRE
Nous disions, depuis quelques années déjà :
Paris est embouteillé...

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Cela voulait dire, tout bonnement, que Paris, flot abondant et jadis ordonné, était mis en bouteille.
Mais la mise en bouteille n'est pas une opération finale... Elle précède une autre opération, un autre labeur. Le bouchage. Il convient, en effet, de boucher tout ce qui est mis en bouteille. C'est pourquoi, à cette heure, nous assistons au bouchage de Paris. Ce sera, selon toute vraisemblance, un bouchage sérieux, hermétique. Ensuite on pourra, si l'on veut, cacheter la bouteille... Et ce sera le dernier cachet de Paris...


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Ce bouchage, du reste, est une fatalité beaucoup plus... fatale qu'un accident de chemin de fer ou qu'un «avaro» de cuirassé... C'est vraiment une fatalité... La population de Paris a triplé... La circulation dans Paris a décuplé, les exigences de la vie obligeant aujourd'hui tous les habitants de Paris et de sa banlieue à gagner le pain quotidien... Et puis l'auto est venue... Mille autos, cent mille autos, cinq cent mille autos, toutes les autos de France et de Navarre et d'Amérique et d'Angleterre !... Paris étouffe, craque, éclate... C'est fatal, je le répète... Et quand tous les Parisiens auront leur cinq-chevaux et ce temps viendra !... il faudra quarante-huit heures pour aller de la Madeleine à l'Opéra. On ira plus vite à Tokio et à Tombouctou... Fatalité... Et qu'est-ce qu'on fera ?... C'est cela que je voudrais bien savoir...

... Or, on nous apprend qu'on va faire quelque chose... On nous apprend qu'on va sévir avec rigueur contre les piétons indisciplinés qui traverseraient les avenues à d'autres endroits qu'aux endroits prévus et autorisés par l'administration... En attendant qu'on donne aux piétons des permis de se conduire, des signaux avertisseurs, des phares à l'avant, des lanternes à l'arrière, des freins sur les deux jambes et des numéros matricules, on se préoccupe déjà de leur donner des... règlements sévères...
Je veux bien, mais j'ai très peur... J'ai très peur qu'on ne finisse par décourager, avec toutes ces menaces et toutes ces réglementations, les derniers Parisiens qui ont l'audace et le courage de se servir de leurs jambes dans Paris... Il vaudrait mieux, peut-être, encourager ces héros obscurs et intrépides... Il vaudrait mieux, sans doute, donner des médailles, voire des rubans, à ces hardis citoyens qui seuls osent employer le seul moyen qui nous reste de lutter contre le bouchage à la mécanique (à la dix-chevaux, à l'autobus ou au tank de livraison !) contre le bouchage à l'émeri de la vieille cité:
La marche à pied ... C'est le dernier cri du progrès, en 1925...

Maurice PRAX.