Le Temps - 02 décembre 1925


UN SOCRATE EN PIED

«Il n'est point beau, car il te ressemble, disait le géomètre Théodore à Socrate. Il a, comme toi, le nez camus et les yeux à fleur de tête.»
Le Socrate qui vient de faire son entrée au British Museum, sous la forme d'une statuette récemment découverte à Alexandrie, justifie à merveille ce jugement du géomètre. Cette statue qui date, à ce qu'on croit, d'une centaine d'années après la mort du philosophe, le représente en pied.
Or, la nouvelle acquisition du grand musée britannique fait paraître un Socrate, en action lui aussi, extraordinairement vivant et pour un peu parlant. Elle évoque quantité de passages, les plus connus, les plus classiques, des Dialogues platoniciens.


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Elle illustre le très beau chapitre du très beau livre, plein d'une intelligente ferveur, qu'Abel Hermant vient de consacrer à Platon.
Socrate, enveloppé d'un simple manteau qui s'enroule autour de son corps, un bras et une épaule nus, comme s'il sortait du gymnase ou du bain, redresse sa petite taille, montre son front large et bombé, son nez aplati, sa barbe broussailleuse. «Je soutiens qu'il ressemble au satyre Maryas, disait de lui, dans le Banquet, Alcibiade à moitié ivre. Et pour ce qui est de la ressemblance physique, ajoutait-il en interpellant directement l'intéressé, c'est ce que toi-même tu ne sauris contester.»
Ce portrait de Socrate que Platon met dans la bouche du jeune Alcibiade, couronné de fleurs et légèrement pris de vin, est un des plus extraordinaires qu'un disciple ait jamais tracés de son maître. L'ivresse, réelle ou simulée, d'Alcibiade lui permet d'entremêler la vérité à la fantaisie. Elle autorise toutes les audaces de pensée et de langage, les brusques changements de vues, le passage du sublime au trivial, les comparaisons les plus inattendues.
Il en résulte un morceau d'une facture étonnante, où tout se trouve, les traits moraux et les contours physiques, le dedans comme le dehors. Afin de rendre plus précieux, plus attachant son modèle, l'auteur ne cherche aucunement à l'embellir. Ce qui est d'ailleurs une fort mauvaise méthode, allant presque toujours à l'encontre de son objet il est uniquement soucieux de lui donner le plus possible de vie et de réalité.
La laideur de Socrate, ses façons de parler populaires et communes, voilà les enveloppes grossières d'une âme et d'une pensée sublimes.
«Il parle d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de tanneurs, et il semble qu'il dit toujours les mêmes choses dans les mêmes termes, en sorte qu'il n'est lourdaud, ignorant qui ne soit tenté d'en rire; mais qu'on ouvre ces discours et qu'on pénètre à l'intérieur, on trouvera d'abord qu'ils renferment un sens que n'ont point tous les autres, ensuite qu'ils sont les plus divins et les plus riches en images de vertu».
A supposer que Socrate fût aussi sublime et aussi riche, on s'est souvent demandé si Platon ne lui avait pas beaucoup prêté. On sait le mot, point vrai peut-être encore que fort vraisemblable, de l'intéressé lui-même : «Ce jeune homme me fait dire bien des choses!»
Mais les choses qu'on lui fait dire sont presque toujours excellentes et rien ne s'oppose d'autre part à ce qu'elles aient été dites ainsi qu'elles ont été rapportées.
N'est-ce point là l'essentiel après tout? Robuste, vigoureux et trapu, le Socrate du British Museum rappelle que le philosophe se montra, à l'occasion, le plus courageux et le plus endurant des soldats. Coupés de ravitaillements, ainsi qu'il arrive à la guerre, et réduits à jeûner, les autres n'étaient rien auprès de lui. Faisait-on bombance, il en jouissait mieux que personne. A l'heure de la bataille, il était supérieur à tous. Bref un homme complet, à qui rien ne manque, tel qu'il est représenté dans le marbre et tel que Platon l'a peint! -

R. R.