| L'Œuvre - 02 décembre 1925 |
Hors-d'Œuvre
Instruction contre X
A l'heure même où une bande de cambrioleurs s'introduisait dans une charcuterie de luxe voisine de l'Opéra pour exercer des ravages dans la mortadelle, une équipe de polytechniciens en uniforme, ayant cheminé sous terre (telle est la coutume de la «taupe»), surgissait par une bouche d'égout dans une cour du lycée Saint-Louis. Puis elle pénétra dans le dortoir où les tapins en herbe rêvaient au bicorne de l'Ecole, que porta Joffre, leur ancien, ou même au bicorne de l'Académie qu'il porte aujourd'hui (car Polytechnique mène à l'Académie par le Chemin des Dames et ramène au lycée Saint- Louis par les égouts de la rive gauche).
Dans le dortoir du bahut, les polytechniciens se conduisirent en conquérants, c'est-à-dire très mal.
| retour 02 décembre 1925 |
Après une préparation d'artillerie exécutée au moyen de pétards, ils jetèrent les potaches à bas de leurs lits, où ils versèrent quelques brocs d'eau afin que leurs cadets pensassent à eux pendant le reste de la nuit. Puis, ayant brillamment repoussé une contre-attaque dirigée par les maîtres d'internat, ils regagnèrent les derrières du Panthéon, non sans avoir allumé quelques feux de bengale qui donnèrent à la petite fête le reflet d'incendie indispensable à toute prise de ville, en manière d'épilogue et de conclusion morale.
Les maîtres d'internat de Saint-Louis, voués à une carrière civile, n'ont pas l'esprit militaire. Ils furent se plaindre au général Thomas, qui gouverne l'Ecole Polytechnique. Le général Thomas ne consentit pas à recevoir les maîtres d'internat; mais il reçut quelques instants plus tard un reporter de grande information à qui il expliqua que la prise et le sac au lycée Saint-Louis étaient une manière de tradition respectable.
Il existe trois espèces de cambrioleurs, que nous citerons par ordre de mérite:
Les cambrioleurs qui viennent pour le coffre-fort et, à défaut, pour la mortadelle;
Les cambrioleurs qui viennent pour une jeune fille dont ils ont l'intention de demander la main (c'est la variété lyonnaise);
Et enfin les militaires qui prennent part à une expédition coloniale ou métropolilaine.
Du point de vue stratégique, l'expédition de Saint-Louis fut adroitement combinée et brillamment exécutée. L'assaillant doit toujours venir du côté où on ne l'attend pas. Ainsi Napoléon, lorsqu'il cambriola l'Italie, passa par en haut; il eût passé par en bas s'il y avait eu un égout ou un tunnel sous les Alpes.
Quant au but cherché et atteint, il est hautement honorable et conforme à la dis- cipline qui fait la force principale des armées. Les polytechniciens n'ont pas obéi à un sentiment de basse rancune qui les eût poussés à casser les vitres de leur ancienne prison et, au besoin, à y mettre le feu... Ils ont voulu aguerrir leurs jeunes camarades et les préparer au métier. La brimade est une forme du dressage.
La discipline consiste à embêter les gens qui sont au-dessous de vous. Les supérieurs hiérarchiques ont le droit de punir, qui va du poteau d'exécution a la salle de police... Entre égaux, il y a tout de même une hiérarchie, de l'ancien au nouveau. L'ancien n'a pas le droit de punir son conscrit, mais il possède des moyens de persuasion plus gentils, comme le lit en bascule, le passage à la patience et la voltige sur la couverte; le bleu, sans l'intervention du galonné, peut tout de même être privé de nourriture et de sommeil par l'autorité de ses aînés.
Une persécution systématique, une tyrannie réglementaire est la marque extérieure de la supériorité dans le métier militaire. Cette constatation est la condamnation du système.
Puisque les polytechniciens, dans l'armée, représentent l'intelligence (c'est-à-dire l'x, c'est-à-dire l'inconnu), ne doivent-ils pas prendre la courageuse initiative de réformer une trop vieille tradition? Je me permets de leur suggérer une heureuse façon de fêter le prochain Noël. Par équipes, par les toits ou par les égouts, le soir du réveillon, ils s'introduiront dans les lycées où fut brimée leur adolescence. Et, dans les souliers de leurs petits camarades endormis, ils déposeront des sacs de crottes de chocolat et des paquets de cigarettes. Surtout, qu'ils n'oublient pas les pions, les pauvres pions qui ne sont pas gâtés et qui seront sensibles à ce genre de brimade!
C'est bien comme ça qu'il faut fêter le prochain Noël, le Noël d'après Locarno.
G. de la Fouchardière
