Dimanche Illustré


v Dimanche illustré 1925 11 08 03 le double suicide de Max Linder

ENTRE NOUS

Un double suicide, dont les journaux ont longuement parlé, nous prouve, une fois de plus, que le proverbe a raison de dire: "Pour vivre heureux, vivons cachés".
Le succès, la célébrité, la fortune même créent bien rarement ce qu'il est convenu d'appeler le bonheur, bien que cet état, lequel est surtout un état d'esprit, n'ait encore été défini par personne.
Ces êtres soi-disant privilégiés qui, dans des ordres divers, passent pour avoir brillamment réussi, sont assez souvent plus à plaindre qu'à envier. Ceux que je connais sont inquiets, agités, soupçonneux, neurasthéniques... Toutes les flèches qu'on leur envoie leur font mal, et l'homme arrivé est une cible, surtout quand ils les arrachent en s'efforçant de sourire.
Les lauriers symbolisent assez mal la gloire ; une touffe de roses serait plus indiquée avec beaucoup d'épines.


retour le 08 novembre 1925

Le bonheur, il ne faut pas le demander aux idoles dorées devant lesquelles s'agenouillent tant de gens ; c'est en nous-mêmes que nous devons le chercher. Est heureux, somme toute, celui qui le veut ou, tout au moins, celui qui sait... Il y a là une sorte de gymnastique morale que personne ne peut nous enseigner ; c'est à nous de nous exercer, de nous entraîner et de parvenir, par nos propres moyens, à cette forme qui constitue le seul bonheur accessible aux humains.
Dans ce film à épisodes qu'est l'existence, les "grandes vedettes n'ont pas, d'ordinaire, la meilleure part... C'est ce que ne veulent pas admettre les modestes spectateurs et spectatrices confondus dans l'obscurité de la salle. Et cependant !...
Il faut les voir, ces stars, admirées et jalousées, à l'heure où le rayon lumineux n'éclaire plus leur visage maquillé... Quel changement!
L'envers de la gloire, de la fortune, du bonheur en pleine lumière, quel sujet de film pour Max Linder! Mais le pauvre homme eût dit, sans doute, avec un sourire amer : Impossible... Vous savez, on me demande d'être, avant tout, un "rigolo"!

Nous tous avons, d'ailleurs, une tendance à confondre le bonheur avec le plaisir. Je m'amuse, dit le faux philosophe, donc je suis heureux!
S'il en était convaincu, ce serait parfait, puisque la félicité n'est créée, modelée, réalisée que par notre propre imagination. Mais il n'en est rien... Le plaisir n'est que la fausse monnaie du bonheur : elle n'a cours que pendant un instant et ne permet d'acheter que des illusions.
La plupart des problèmes sociaux seraient résolus si, précisément, notre progrès n'avait pas inventé tant de plaisirs, tout en supprimant tant de possibilités d'être heureux. Il faudrait redevenir simples, et nous sommes de plus en plus compliqués. La vanité est partout, avec sa compagne, l'envie, qui enlaidit les visages et les âmes, fait les haineux et les révoltés.
Mais l'éducation moderne se soucie fort peu de restaurer la sainte simplicité. Au contraire, elle multiplie les besoins factices, les ambitions déraisonnables, les désirs que la vie médiocre du plus grand nombre ne peut satisfaire... De là, cette espèce de déception à peu près générale, qui ne permet pas plus le bonheur des peuples que celui des individus.
C'est très joli d'enseigner à tous le droit à tout... Mais cette égalité-là n'est qu'un paradoxe et de l'espèce la plus dangereuse, les moins clairvoyants finiront peut-être par s'en apercevoir. En attendant, agitons-nous, courons après toutes les chimères, amusons-nous... Mais constatons aussi que les gens vraiment heureux n'ont jamais été si rares.

JEAN STYLO