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L'Intransigeant - 03 janvier 1926


 L'Intransigeant 1926 01 03 Alexandre Dumas Fils, Collectionneur et le peintre Octave Tassaërt

Mots sur...
Alexandre Dumas Fils, Collectionneur

On a beaucoup reparlé, ces temps derniers, d'Alexandre Dumas. Voici un côté peu connu, je crois, de cette attachante figure :
Toute sa vie, Alexandre Dumas fils s'intéressa à la peinture. Déjà, à ses débuts, au moment où il était loin d'être riche, l'auteur de «La Dame aux Camélias» achetait paysages et tableaux de genre qui décoraient son intérieur.
Parmi beaucoup de peintres, Alexandre Dumas avait tout de suite distingué, et c'est là une preuve nouvelle de son sens artistique, l'œuvre de ce singulier et si attachant Octave Tassaërt.
Il n'y a qu'une façon, quand on a le moyen matériel de le faire, de prouver qu'on aime les tableaux d'un homme, c'est d'en acheter. J'ai acheté cinquante tableaux de Tassaërt, et je les ai toujours. Je ne connaissais pas Tassaërt, je ne l'ai vu qu'une fois sous les toits où il travaillait, et je ne tiens directement de lui que deux toiles qu'il ma cédées ce jour-là. Cette manie des Tassaërt m'a saisi tout jeune, du reste, et elle dure encore.
Je n'avais pas vingt ans quand j'ai acquis une petite «Sarah-la-Baigneuse», et j'en ai acheté une autre beaucoup plus grande il y a quelques années; c'est donc incurable et j'en ai maintenant jusqu'à la fin de mes jours .
Parlant de la modestie et de la délicatesse de son peintre Alexandre Dumas conte ce trait qui lui fut rapporté par Louis Boulanger :
« Celui-ci, ami de Tassaërt, vendant un peuvchez lui sa peinture et sachant dans quelle misère il était, lui dit un jour :
« Dépose ça chez moi, car il vient quelques rares amateurs, un tableau dont tu seras content, je tâcherai de te le vendre.»
Tassaërt lui envoie son «Renaud dans les jardins d'Armide». Il en demandai 50 francs. Boulanger garde le tableau pour lui, porte 100 francs à Tassaërt et lui dit qu'il a trouvé un amateur à qui il a demandé 100 francs au licu de 50 et qui a accepté.
« Très bien.
Un certain temps se passe. Tassaërt va voir Boulanger, chez qui il ne venait jamais.
La première chose qu'il aperçoit, c'est son tableau. Il comprend. Il fait des reproches affectueux à Boulanger; il s'en va et, quinze jours après, il lui envoie un autre tableau de la même dimension que le premier, en lui écrivant : «Je n'avais demandé que 50 francs de mon tableau, tu m'en as donné cent. Je te dois donc un pendant que je t'envoie». On peut raconter sur Tassaërt bien d'autres anecdotes. S'il était modeste, l'artiste était aussi «original».
Le collectionneur de Montpellier, l'ami et le protecteur de Gustave Courbet, l'un des plus beaux modèles d'Eugène Delacroix, Alfred Bruyas invite un jour Tassaërt à venir vivre «tant qu'il lui plaira» dans son merveilleux petit hôtel. Après s'être longtemps fait prier, le peintre de l'amour et de la mort arrive à Montpellier. Les premiers jours, il paraît se plaire dans l'atelier luxueux que Bruyas lui a fait installer.
Il fait de ce «studio» une toile qui compte parmi les meilleures de l'artiste et un fort caractéristique portrait du maître de la maison. Bientôt, cependant, l'ennui gagne Tassaërt et un après-midi que Bruyas croit le peintre en train de travailler à un sujet qu'il venait de lui suggérer, Tassaërt reprend le chemin de Paris, laissant, a raconté Paul Arène, une lettre d'une délicieuse ironie, dans laquelle il déclare en s'excusant que, malgré du ciel méridional, les charmes de Montpellier, malgré l'amitié de Bruyas, malgré les délices et les agréments d'une résidence seigneuriale, il ne peut vivre plus longtemps loin de sa chère barrière, loin de ces «petits chiffons de Montparnasse», Virginie et Mélic, dont il a si bien traduit dans ses tableaux, la beauté maigrelette et perverse.

Presque au lendemain de son suicide, MM. Bes frères, lithographes, amis de Tassaërt, organisaient une exposition des œuvres du peintre. A. Dumas sollicité de prêter ses oeuvres répondit par ce billet inédit:
« Quel regret est le mien de ne pouvoir vous confier la plus belle toile peut-être de Tassaërt, cette Leda que je considère comme le joyau de ma collection. Malheureusement, elle ne peut pas être exposée...
C'est bien vrai que cette Leda est une des plus représentatives parmi les oeuvres de Tassaërt
A. Dumas possédait encore du même artiste où est-elle aujourd'hui ? cette magnifique Femme accroupie qui donne tout à fait raison à ce jugement de l'écrivain de L'Affaire Clemenceau, sur l'artiste trop oublié :
«Watteau, Fragonard, Prud'hon et Chardin ont dû lui faire bon accueil quand il est allé les retrouver où ils sont.
« Il n'en demandait pas davantage quand il a commencé, et il n'espérait certes plus tant quand, à force de battre monnaie, il a pu acheter, à soixante-quatorze ans, les quatre sous de charbon qui l'ont aidé à mourir.

PIERRE BOREL


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