Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


Paris-Soir - 03 janvier 1926


v Paris soir 1926 01 03 02 Sirius Victor Méric : Esprit de corps

DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Esprit de corps

J'ai eu, dernièrement, la fâcheuse idée de me livrer à quelques plaisanteries sur les musiciens qui opèrent dans nos brasseries et dans nos cafés. Aussi quelle avalanche ! Les lettres dégringolent dans ma case. L'un me reproche de vouloir l'empêcher de gagner sa vie et celle de sa famille. Un autre m'assure que les racleurs de violon valent bien les racleurs de papier dans mon genre (ça, c'est tout à fait mon avis). Un troisième me traite de Béotien. Un quatrième va jusqu'à la menace anonyme.
Ventre-Saint-Gris ! comme disait le bon roi Henri IV qui, précisément, avait horreur de la musique, que d'émoi pour bien peu de chose ! Mais, non! braves gens, je ne songe pas le moins du monde à vous empêcher de gagner votre «croûte». Vous pouvez, des heures durant, verser des croches et des doubles croches sur mon crâne, je saurai subir ce déluge harmonieux avec stoïcisme. Mais il en est, tout de même, quelques-uns d'entre vous qui sont agaçants.
Ceux que j'ai visés, ce sont ces personnages outrecuidants qui s'imaginent faire de l'Art (avec un grand A) dès qu'ils sont installés sur l'estrade étroite d'un café. Ce sont ceux qui exigent, autour de leurs exercices, un silence religieux ; qui vous lancent des regards courroucés au moindre chuchotement; qui prétendent transformer la salle d'une brasserie en une sorte de temple où la déesse Musica doit être adorée à genoux. Les autres, les travailleurs modestes qui viennent simplement faire leur boulot, avec conscience, et qui donnent, de temps en temps, un coup d'œil furtif à la pendule pour voir si, vraiment, elle tourne, pourquoi, diable se croient-ils en cause ?
Et puis, il y a autre chose. Il y a que, si la musique ne nous gêne point, nous estimons qu'on abuse un peu, en nous la faisant payer assez cher et en majorant trop sensiblement le prix de nos consommations. Et il se produit ceci : que l'habitué qui absorbe, dans sa soirée, trois ou quatre demis, paie pour l'amateur mélomane qui, de neuf heures à minuit, demeure silencieux devant son café-crème solitaire.
Au fond, cela n'aurait aucune importance. Mais je découvre, dans les récriminations de mes correspondants, la manifestation imprévue de l'esprit de corps ou de corporation.
L'homme ne saura jamais se débarrasser de ce travers. Je me souviens qu'étant soldat du génie, à Briançon, le jour de la Sainte-Barbe, nous nous réunissions aux artilleurs pour casser la figure à ces cochons de fantassins. Esprit, noble esprit de corps!
Je devrais pourtant être fixé sur ce point. Il y a quelque temps, j'ai médit des bavards en robe noire du Palais. Des avocats se sont dressés pour me crier que j'injuriais leur profession. Quelques mois plus tard, je m'amuse à taquiner les médecins. Protestation vigoureuse de certains hommes de l'art. Un autre jour, j'ai eu le tort de faire allusion aux chaussures des agents de la Sûreté. C'est tout juste si l'on n'a pas réclamé mon arrestation. Esprit professionnel, que de sottises l'on proclame en ton nom.
Si jamais je me vois conduit à écrire sur l'honorable corporation des vidangeurs, je commencerai par déclarer que ces, messieurs sentent bon le muguet et la rose.
Ce sera le seul moyen de ne pas être em... m... bêté.

Victor MERIC.


Retour 03 janvier 1926