| Le Cri de Marseille - 03 janvier 1926 |
Une Erreur de Séverine
Nous avons pour Mme Séverine la considération qui lui est due pour son talent incontestable d'écrivain et pour son expérience de la vie, mais cela ne nous oblige pas à accepter sans examen les opinions qu'elle peut émettre sur les di- vers sujets qu'elle traite, bien qu'en un style très pur, en un langage chatié que l'on voudrait bien voir employé par tous les polémistes.
Dans un article tout récent, Mme Séverine manifeste son effroi devant le développement toujours plus grand de la criminalité de l'enfance. En effet, chaque jour nous apprend quelque méfait de bambins de huit à quatorze ans. L'un a tué pour voler, l'autre pour se venger, un troisième sans savoir pourquoi. Mme Séverine se demande d'où vient cette criminalité montante des moutards qui sentent encore le lait de leur nourrice. Elle se répond à elle-même en disant : «Tous ces gamins et ces gamines ont été conçus pendant la grande guerre ou sous l'empire de la mentalité de la grande guerre ou en ses prodromes». Ils sont, d'après elle, les héritiers, en quelque sorte irresponsables de l'état d'esprit de leurs générateurs. De là, anathème sur les guerres, sur les luttes fratricides; elles démoraliseraient, non seulement ceux qui se battirent, mais encore les générations nées pendant la tourmente mondiale. On peut se livrer ainsi à des digressions captivantes qui empoignent le lecteur peu réfléchi et surtout ignorant de l'histoire contemporaine.
Certes, nous sommes pacifistes. Les guerres sont des fléaux que tout homme, quelque peu philosophe, doit répudier. La guerre est une régression vers la bestialité ; il faut l'abhorrer sans réserve. Quand l'humanité sera plus avancée, elle disparaîtra certainement : la raison seule guidera les événements et non la force brutale. Il fallait être un empereur allemand et toute sa clique pour proclamer que des combats naissait toute vertu.
Mais lorsque l'on prétend que l'enfance criminelle est une hérédité transmise par l'ambiance guerrière, en se bornant à une affirmation qui n'est que sentimentale et non scientifique, il est permis d'examiner le bien-fondé d'une pareille opinion. En notre temps de rationalisme, il faut prouver et non adopter des conclusions quelque agréables qu'elles puissent être pour la thèse que l'on défend.
Nous avons eu, hélas ! à subir bien des guerres en France, soit qu'elles aient été provoquées par les tyrans qui nous gouvernaient, soit qu'elles nous soient arrivées de voisins jaloux ou ambitieux.
La guerre qui nous est la plus proche, avant celle-ci, c'est la néfaste conflagration de 1870. Or, après ce lamentable drame, rien ne nous révéle un accroissement de la criminalité des tout petits. On nous répondra : «Mais cette guerre fut si courte ! Elle n'a pu avoir de répercussion sensible sur la génération». Aussi bien, nous abandonnons sans le discuter cet événement tragique.
Allant plus loin en arrière, nous abordons le second empire. Chacun sait que durant ce règne, notre pays fut en guerre presque sans répit. Or, l'enfance resta toujours indemne de toute corruption. Enfin, pour remonter au siècle qui a précédé celui-ci, nous rencontrons les monstrueuses conflagrations napoléoniennes et de la première République. Plus de vingt ans de guerres sur tous les points de l'Europe qui ont fait passer sous les armes les vieux et les jeunes, les adolescents, les hommes mûrs et presque les vieillards, ont-elles entaché les générations suivantes, procréées presque toujours entre deux combats ? Non ! l'enfance resta innocente et tranquille.
Après l'épopée napoléonienne, vint la Restauration. Si la théorie fantaisiste de Mme Séverine était vraie,c'est bien à cette époque de notre histoire que nous la verrions se vérifier. C'est l'opposé qui se produisit. Notre pays ne connut jamais de temps plus tranquilles. Il y avait, certes, des criminels, mais ce n'étaient point des gosses et il n'y en avait pas plus qu'autrefois.
Les vieux grognards de la grande armée, restés de grands enfants, après avoir fait le tour de l'Europe à pied et le fusil sur l'épaule, ne trouvaient point dans leurs descendants des apaches en herbe. Rien dans l'histoire de ces temps ne nous révèle une dépravation prématurée.
C'est donc ailleurs qu'il faut rechercher les causes dont nous constatons les effets, si nous voulons connaître la vérité et ne pas nous borner, quelque bien qu'elle soit exprimée, à l'opinion d'une femme de lettres qui s'est égarée dans le domaine socialo-scientifique. L'imagination est un don précieux pour un romancier, sans plus. Elle n'a rien de commun avec le positivisme.
D'où vient alors la criminalité précoce?
Elle ne dérive pas plus de la guerre que de la paix, mais de nous-mêmes, de notre milieu social, de l'éducation donnée à la jeunesse, de notre propre moralité. Autrefois on parlait aux futurs citoyens de leurs droits, c'est certain, mais encore plus de leurs devoirs. Dans la famille, le père et la mère s'efforçaient de donner à leurs descendants l'exemple de la vertu, du travail, de l'honnêteté. En est-il ainsi aujourd'hui ?
Voilà, sans barguigner, la véritable question.
Praville.
Caroline Rémy, dite Séverine, écrivaine, journaliste libertaire et féministe française
| Retour 03 janvier 1926 |







































































