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Le Petit Parisien - 03 janvier 1926


v Le Petit Parisien 1926 01 03 Parisys vient de jaillir sous le projecteur

A l'Empire, derrière la scène. Cela sent le crottin, le poisson. Et l'on entend les grognements rauques des phoques qui «travaillent» en scène.
- Dites, comment trouvez-vous mon maquillage ?
D'un geste joli d'oiseau des iles, Parisys tend le cou dans la gerbe de lumière qui s'échappe à travers le rideau. Elle interroge, de ses grands yeux trop sûrs d'eux-mêmes, des yeux couleur de cornaline que cernent quelques traits de crayon bleu.
- J'ai le teint si clair, voyez-vous, que je suis obligée de le foncer à l'ocre...
Un teint invraisemblablement clair, incroyablement lisse, Pas une émotion, pas un frémissement, douleur ou passion, n'en ont altéré la surface brillante, le grain dur et poli. Est-ce bien de la chair ou de la fine porcelaine ? Et, au-dessus du front éclatant, irréels à force d'être blonds, sont-ce des cheveux ou de la soie floche ?
- Quant à mes sourcils, continue-t-elle, ils sont presque argentés. C'est joli, mais il faut les souligner au crayon... Oh ! pardon... Voilà Rostand...
Parisys s'envole vers le poète qui attend aussi son numéro.
Ils causent, ils rient. Chose inouïe, ils se ressemblent: même pelisse à large col de fourrure jaune, serrée d'une main sur les hanches; même toison frisée, couleur de miel chez l'un, de cuivre clair chez l'autre ; même profil découpé, d'une ligne sèche, et les sourires coquets et les minauderies!
Mais de la scène un matelot norvégien bondit, jetant quelques syllabes gutturales les phoques vont sortir. Brouhaha soudain. Parisys reprend son vol, avec un cri pointu.
Le poète s'éloigne d'un pas balancé, le petit doigt en l'air. Tel Orphée, il semble entraîner dans son sillage les phoques d'un noir huileux qui, hurlant de joie, le suivent en monôme, se dandinant comme lui...
Dans la salle, Parisys vient de jaillir sous le projecteur comme une fleur qu'on lance. Quelle fraîcheur, quel sourire, quelles fines jambes ! Et cette voix pointue de gamine qui sort de l'école ! O jeunesse, printemps de la vie !... O innocence, songe le public. Tous les visages s'épanouissent.
Pas longtemps. Qu'y a-t-il ? Déhanchement subit, robe qu'un doigt averti pince et retrousse, piaillements aigres qui tout à coup s'éraillent et se cassent, bouche enfantine que le dégoût crispe, oeillades équivoques des claires prunelles. La chanson évoque une pauvre gosse qui en sait long... Elle a poussé comme elle a pu, à Belleville, à Ménilmontant, entre les ribotes du père, les larmes de la mère... La voici maintenant trottin acide, qui, sous les taloches de la vie, armée de son esprit, de sa grâce, se raidit et siffle, comme un petit serpent dressé sur sa queue,
Oui, printemps de Paris, si précoce : vous savez, les feuilles de marronniers dépliées en mars, claires et toutes frémissantes et puis, dès juin, là, par terre, dans 1e ruisseau, séchées, flétries... Il est fait d'éléments troubles le succès de Parisys, du picrate dans de l'eau de fleur d'oranger, cocktail pour vieux messieurs.
De retour dans sa loge:
- Pourquoi j'ai chanté ? fait-elle. C'est toute une histoire et trop longue. Mais, toute gamine, je voulais être bohémienne, acrobate. Je prenais une môme plus jeune que moi, je la faisais tourbillonner à deux bras au-dessus de ma tête et, quand elle rouspétait, je la claquais ferme. Un rire métallique :
- Vous ne me croyez pas ? C'est que je suis costaude, sans en avoir l'air. Je suis mince, oui, mais pas maigre !
Etincelante dans sa cuirasse d'argent qui s'achève par le bas en pétales de rose mousseuse, elle passe à son cou un peu court de Parigote colliers et sautoirs de perles choisies, attache à ses poignets menus des bracelets d'émeraudes, de saphirs et rit encore de ses dents aiguës, si aiguës !
On comprend que Paris tende les bras vers ce beau joujou soigné, fini, vers cet article de luxe qui est son œuvre et porte sa marque !
Son caprice le brisera-t-il un jour ? Non, car la petite poupée, trop dure, est, incassable.

Andrée Viollis.


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