| Le Journal des débats - 03 janvier 1926 |
AU JOUR LE JOUR
Un débat délicat sur une vieille histoire
On se rappelle peut-être que la presse alliée mena grand bruit pendant la guerre, au moment où la haine de peuple à peuple avait atteint son paroxysme, autour de l'habitude attribuée aux Allemands de traiter les cadavres des soldats morts pour en extraire la graisse. Violemment contestée dès le premier jour par les autorités allemandes, cette affreuse allégation fit l'objet d'une interpellation à la Chambre des Communes. Ce débat ne jeta, d'ailleurs, aucune lumière sur cette affaire; mais celle-ci vient d'être élucidée grâce à une indiscrétion inter pocula du général anglais qui lança le bruit calomnieux.
La loyauté internationale et peut-être aussi «l'esprit de Locarno» obligent à faire état de cet aveu et à signaler la vive polémique qui se déroule à ce propos en Angleterre et aux Etats-Unis; mais il convient, croyons-nous, tout en marquant la faute dont s'est rendu coupable un général allié, de ne pas tomber dans l'excès où se complaisent les feuilles germanophiles du nouveau monde et de protester contre leurs conclusions précipitées en faveur d'un adversaire qu'elles ne ménageaient pas plus en 1917 et 1918 que leurs associés du continent.
Voici, brièvement résumé, l'incident qui fait si grand bruit. Le général Chartris, chef du service d'information de l'armée anglaise pendant la guerre, était l'hôte, à la fin du mois d'octobre dernier, d'un club artistique de New-York. Se croyant. sûr de toutes les personnes présentes, il raconta ou il aurait raconté les conditions où il lança, à destination d'une gazette anglaise paraissant en Chine, la légende des Allemands, si bien organisés et si dépourvus de scrupules, qu'ils utilisaient jusqu'aux cadavres ramassés au champ d'honneur. Le général n'ignorait pas le culte des Chinois pour leurs ancêtres et leurs morts. Il était informé aussi de la tendance, très marquée au sein du peuple, à sympathiser avec le kaiser. Deux gravures trouvées sur un soldat allemand et représentant, l'une un convoi de soldats tués ramenés à l'arrière, l'autre un train plein de chevaux morts destinés à une usine où l'on en faisait de l'engrais et des graisses industrielles, donnèrent au général Chartris l'idée de sa... supercherie. Elle réussit fort bien, trop bien peut- être. Le général avait, d'ailleurs, oublié son «acte de propagande» quand, six mois plus tard, il trouva dans un magazine anglais, racontée par un Chinois, l'histoire des cadavres humains utilisés par les Allemands. Le général aurait pu, encore à ce moment, couper court à la légende. Il la laissa prendre l'essor. Telle est, en deux mots, la confession que le général Chartris aurait faite à ses hôtes de New-York. Quelques jours cependant après le banquet, le New-York Times publiait à grand fracas cette «confession» en l'accompagnant des remarques les plus désobligeantes. Et toute la presse germanophile des Etats-Unis de jeter feu et flamme.
Invité à confirmer ou démentir ses «aveux», le général Chartris se déroba et se contenta de dire que le récit du journal américain était «inexact», mais il ne précisa pas en quoi ni sur quel point. Aussi les journaux anglo-saxons -les journaux germanophiles ont fait chorus- d'Angleterre en profitent-ils pour mener ce qui est bien une violente campagne contre l'esprit de guerre qui a fait commettre à d'honnêtes gens des actes fort suspects; mais, dans leur indignation, ils dépassent, encore une fois, la mesure. On dirait vraiment, à les lire, que les Alliés ont été seuls à calomnier les anciens ennemis, que les femmes belges assassinaient les Allemands blessés, que les paysans français empoisonnaient les puis en Argonne, que les aviateurs français avaient jeté des bombes sur Nurenberg en pleine paix ? Il est vertueux de reconnaître ses torts, mais c'est trop de vertu, vraiment, d'oublier si vite ceux des adversaires. Le général Chartris a peut-être une légèreté ou quelque chose de pis à se reprocher: il faut le croire à lire les reproches qu'on lui adresse, mais ses victimes n'étaient pas des agneaux sans tache,
MAURICE MURET.
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