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Journal de débats - 10 janvier 1926


 Journal des débats 1926 01 10 Conversaton avec un bolchevik

Une conversation avec un bolchevik entre Pékin et Tientsin.

C'était le 7 octobre dernier. Je quittais Pékin pour Tientsin, Pukow, Nankin, Changhai, où le Porthos devait lever l'ancre le 10 octobre, via Marseille. Le train était à peine sorti de la gare que j'entendis une voix fraîche m'appeler. De me retourner. J'avais devant moi un membre de l'ambassade soviétique de Pékin, je crois bien le chef du service de la presse. A peine les élémentaires politesses échangées, M. X... enfourcha son dada favori: bolchévie, bolchévisme, léninisme, antibourgeoisisme, etc... Pendant vingt bonnes minutes, il ne tarit. Pas moyen de placer un mot, le moindre mot. Quelle faconde!... Ma femme, qui écoute, elle aussi, et veut se faire entendre, n'y arrive pas.... Tout de même, notre homme se fatigue, ou encore nous remarque-t-il distraits, alors il cesse de causer ainsi, et une conversation peut s'engager. Elle durera deux heures jusqu'à Tientsin. En voici quelques propos.

LUI. - Considérez un peu la situation morale et matérielle des petits bourgeois intellectuels; devant eux, le mur de granit des Soviets, l'esprit soviet, le fer avec sa force derrière eux, le troupeau des gros bourgeois, des richissimes, l'or avec sa lâcheté. Les petits bourgeois sont dans la position des sacrifiés. A l'avant-garde de la bourgeoisie, ils encaissent tous les coups que nous lui portons. Aussi voyez en Russie ce qui s'est passé. Nous avons commencé par nous débarrasser des petits bourgeois et nous les avons eus, et comment! Ce sont les premiers que nous avons fusillés, car ils étaient, pour bon nombre, des frères, des rouges comme nous, mais individualistes, antimarxistes, donc très dangereux, les plus dangereux, puisqu'un même toit nous abritait tous. En France, et ailleurs, en tous pays, quand l'heure de la révolution sonnera, les prolétaires, soldats, ouvriers, paysans feront comme nous avons fait.

Moi. - Vous reconnaissez tout de même, semble-t-il, quelques qualités à la petite bourgeoisie?

LUI. - Certes! Si les gros bourgeois sont, en général, des lâches et des poltrons, au contraire, les petits bourgeois, en général, sont des courageux et des vaillants. Ils ont pour eux travail acharné, modestie grande, superbe probité, science et conscience. Nous, les bolcheviks, nous leur reconnaissons bien volontiers tous ces mérites. Leurs femmes sont magnifiques de dévouement obscur et d'affection familiale. Leurs enfants sont éprouvés au coin d'une éducation vraiment virile. Et c'est précisément à cause de toutes ces indéniables qualités que les petits bourgeois, constituant l'avant-garde de la bourgeoisie, doivent disparaître. Avec leur disparition, les gros bourgeois se rendront à merci. Ils n'attendront même pas la fin pour nous livrer leurs richesses... Vous ne les connaissez donc pas, avec leurs abîmes de lâcheté? Ils ont le culte des passions inférieures... Vous ne les entendez donc pas ricaner dans votre dos; et se moquer de vous, petits bourgeois, qui avez le culte des passions supérieures, qui vous battez à découvert pour eux? Je vous plains. Car vous êtes pris entre deux forces implacables. Vous serez broyés entre le marteau de fer des Soviets et l'enclume d'or des gros, bourgeois... Venez à nous, petits bourgeois intellectuels, qui êtes l'essence, et la fleur, et la parure de la bourgeoisie. Venez à nous. La Cité rouge vous sera accueillante. D'autant qu'avec votre reddition, la révolution sera accomplie. La bourgeoisie, privée de son avant-garde, s'accroupira.
Moi. - Vos chants de sirène ne nous empêchent pas de voir l'écueil; vous êtes des tsars rouges. Or nous ne voulons ni tsar blanc, ni tsar rouge. Nous voulons la Liberté. Le pain de la Liberté et le pain de l'Esprit nous sont mille fois plus chers que le pain du corps et le bol de riz.

LUI. - Quel est donc votre idéal de gouvernement?

Moi. - En France, nous sommes bien quelques-uns qui aspirons au retour à la vie provinciale une vie provinciale adaptée, ajustée aux temps présents; nous voulons une sorte de fédération de ces provinces, avec un minimum de gouvernement central. D'un mot, nous nous réclamons du grand ennemi de Karl Marx, du citoyen P.-J. Proudhon, rajeuni et développé.

LUI (calme). Très bien!... Nous avons le même idéal (sic)... Oui, oui, nous avons précisément cet idéal, et nous l'aurons réalisé dans une dizaine d'années. En attendant, force nous est d'être des tsars rouges. Les Slaves ne sont pas des Français. Ils viennent de très loin. Considérez que le gouvernement du tsar tenait dans une ignorance profonde et systématique plus de cent millions de moujiks. Considérez que seulement 130.000 familles possédaient l'immense Russie. Pour ces raisons et pour tant d'autres, nous sommes obligés, per fas et nefas, d'aller à la réalisation de notre idéal d'un Proudhon rajeuni et développé, comme Vous dites...

Cette conversation m'a frappé. Nos bolcheviks ne sont plus bútés et braqués comme jadis. Leurs expériences sociales ont raté. Ils s'en rendent compte et changent leur fusil d'épaule. Pendant qu'ils nivelaient légalement par le bas, qu'ils fusillaient les bourgeois, une nouvelle bourgeoisie montait et se formait, en fait, sinon en droit soviétique. Plusieurs fois, ils ont voulu bousculer le fait, ils l'ont bousculé, mais chaque fois l'inévitable s'est retrouvé. Et, à présent, en Soviétie, il est toute une classe de paysans aisés ou riches qui en fait, disposent de la production. Et les bolcheviks, intelligents, et qui ont besoin de blé, composent avec ce néo-capitalisme rural,
Il n'est jamais trop tard pour bien faire.

FRANCIS BORREY.


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