| La Justice - 10 janvier 1926 |
La tragédie intime de Tolstoï
Dans la revue allemande «Deutsche Rundschau», M. Karl Tiander trace un tableau émouvant des circonstances qui amenèrent Léon Tolstoi, alors âgé de 80 ans, à quitter définitivement sa maison et son foyer, par une froide nuit de novembre, en 1910, pour succomber dix jours plus tard, des suites d'une broncho-pneumonie, à l'hôpital d'Astopovo.
M. Tiander s'appuie dans ce récit sur les documents inédits qui sont en possession de M. Bulgakoff, le secrétaire privé de Tolstoi et du voisin et confident du grand écrivain, M. Tchertkoff.
On sait que Maxime Gorki a pris dernièrement encore la plume, pour défendre la comtesse Tolstoi contre les accusations exagérées publiées contre elle. Des documents publiés aujourd'hui, par M. Tiander, il résulte en tout cas à l'évidence que la comtesse Tolstoi n'a pas éprouvé le respect de la piété qu'elle aurait dû avoir pour les œuvres et les idées de son illustre époux.
C'est, d'ailleurs, la raison pour laquelle le poète avait décidé de ne pas lui confier ce précieux héritage, et de laisser à sa fille Alexandra et son ami Tchertkoff, le soin d'en assurer la garde après sa mort, Ce fut là un des principaux motifs de discussion entre la comtesse et l'écrivain ; Tolstoi voulait absolument qu'on publiât librement toutes ses œuvres après sa mort, tandis que la comtesse, plus soucieuse des intérêts matériels, voulait en disposer à bon escient.
M. Tiander raconte qu'excédé par les querelles continuelles qui éclataient à ce propos entre la comtesse et lui, Tolstof rédigea un jour en cachette, dans une forêt, en présence de trois amis sûrs, un testament secret par lequel il faisait de sa fille sa légataire universelle et autorisait la libre publication de toutes ses œuvres. La comtesse, dont la vigilance était toujours en éveil, dut avoir vent de l'affaire, car les scènes les plus pénibles datent de cette époque.
Le secrétaire particulier de Tolstor donne des détails navrants à ce sujet.
« La comtesse, dit-il, dépassa toutes les limites permises dans l'expression de sa colère pour Tolstof, et elle lui dit des choses absolument insensées pour ébranler sa confiance à l'égard de Tchertkoff.
Au sortir de ces scènes, je voyais l'écrivain quitter précipitamment le théâtre de la dispute, påle, le front courbé, les mains nerveusement accrochées à sa ceinture, et courir à grands pas vers sa chambre, où il s'enfermait ensuite comme dans une forteresse.
« Sa femme le suivait également en courant, le suppliant d'ouvrir la porte et de lui pardonner ses torts; mais Tolstof, insensible à ses appels, restait enfermé jusqu'au soir.»
Ces scènes se reproduisaient presque tous les jours, et on entendait parfois le bruit de coups dans la chambre, sans pouvoir discerner qui les recevait.
Le 3 octobre 1910, Tolstoi eut une première attaque. Il tomba sans connaissance, puis gémit pendant plusieurs jours, sans discontinuer. La comtesse, effrayée, ne le quittait plus et soupirait : «Mon Dieu, pas cette fois-ci, de grace».
Un jour, elle dit à sa fille : «Je souffre plus que toi; c'est ton père qui te quitte, mais moi je perds mon mari, et c'est moi qui suis coupable de sa mort.»
Tolstoi se rétablit cependant et le calme régna un certain temps dans la famille. Pas pour longtemps, toutefois.
La comtesse recommença à harceler Tolstoi, pour le décider à lui abandonner tous ses droits d'héritage.
Un soir, vers minuit, Tolstoi fut réveillé par un bruit insolite, et il vit de la lumière dans son bureau de travail. S'étant approché de la porte, il perçut le bruit de papiers froissés à la hâte. C'était sa femme qui était à la recherche du testament secret et fouillait dans tous ses documents.
Cette découverte fut comme la goutte qui fait déborder la coupe déjà trop pleine. Sa décision fut prise sur-le-champ.
Il s'habilla en hâte et alla frapper à la porte de la chambre de sa fille.
Qui est là ?
- C'est moi, Léo Nikolajewitsch. Ouvre vite.
Alexandra entr'ouvrit la porte et reconnut, en effet, son père, tenant en main un flambeau allumé.
- Je m'en vais sur-le-champ, lui dil-it, pour toujours. Viens et aide-moi à emballer mes bagages.
Aucune prière ne parvint à le faire revenir sur sa décision.
Il avait laissé la lettre suivante, sans la moindre en-tête, pour sa femme :
«Mon départ te rendra probablement malheureuse, et cela me peine, mais sois sûre qu'il est préférable qu'il en soit ainsi. Ma situation dans la maison devenait était déjà intolérable. En outre, je ne veux plus vivre dans cette atmosphère de luxe qui m'entourait. En cela, je ne fais en somme, que suivre l'exemple de mes parents qui, étant vieux, disaient adieu à la ville et allaient finir leurs derniers jours à la campagne, dans le calme et le repos. Je te prie de bien réfléchir à cela et de ne pas tenter de me rejoindre, même si tu apprends le lieu de ma retraite. Cette tentative ne pourrait, en effet, qu'empirer ta situation et la mienne, sans rien changer à ma décision.
Je te remercie pour ton compagnonnage de quarante-huit années et je te prie de me pardonner les torts que j'ai eus pour toi, de même que je te pardonne la peine que tu m'as faite.
Je t'exhorte de faire l'impossible pour t'habituer à ta nouvelle existence et de ne pas nourrir de mauvais sentiments à mon égard.
Si tu veux m'envoyer quelques objets, remets-les à Alexandra, qui sait où je pars, mais m'a juré de n'en rien dire.»
En toute hâte, Tolstoi rassembla ses papiers. un peu de linge et quelques souvenirs et le matin du 28 octobre, accompagné de son médecin, il prenait le train pour Schamodin, dans le Sud, où sa sœur était religieuse.
Lorsque la comtesse apprit son départ, elle tenta de se suicider et ne put être sauvée qu'au prix des plus grands efforts. Huit jours après, prévenue de la maladie mortelle qui devait emporter son mari, elle prenait le train spécial pour Astopovo et arrivait trop tard pour lui dire adieu. L'illustre écrivain était déjà dans le coma. Et le lendemain, la mort venait le libérer définitivement de ses souffrance physiques et morales.
| retour 10 janvier 1926 |







































































