| Journal de débats - 10 janvier 1926 |
Le scandale hongrois des faux billets de banque
L'instruction à Budapest
On déclare, dans les milieux gouvernementaux hongrois, que l'instruction sera très prochainement achevée. Le communiqué officiel suivant a été publié hier à Budapest:
La police a interrogé Mgr Jadravetz, aumônier militaire, car certains indices ont démontré qu'il pouvait avoir eu connaissance des projets des falsificateurs. L'aumônier a déclaré avoir eu connaissance des projets des accusés, mais il leur refusa toute collaboration.
Le protocole de l'interrogatoire de Mgr Jadravetz a été transmis pour jugement à la cour militaire, qui sera compétente pour l'aumônier,
La police a interrogé comme témoin le député Jules Gomboes, qui est sérieusement malade; le député avait été antérieurement en rapports avec quelques jeunes gens ayant participé à la falsification.
M. Gomboes a déclaré n'avoir eu connaissance de l'affaire des faux billets qu'en l'apprenant par les journaux.
La police a arrêté aujourd'hui un employé et un retraité de l'Institut cartographique, qui ont également été interrogés. Les six employés déjà arrêtés ont été suspendus, et une procédure disciplinaire a été ouverte contre eux.
Il est probable que tous ces détails seront au jourd'hui éclaircis, et que la police transmettra ses dossiers samedi au Parquet, En même temps, une déclaration embrassant tous les détails sera publiée.
Le ministre de l'intérieur a interdit le journal politique quotidien Vilag, qui avait publié des articles gravement offensants pour l'intérêt de la politique extérieure du pays.
Le Parquet a ordonné l'ouverture d'une procédure criminelle contre le député Ulain, pour les déclarations qu'il a faites aux journaux au sujet de l'affaire de falsification.
D'après des informations transmises de Budapest à Berlin, la police aurait mis la main sur des documents établissant que les ultra-nationalistes allemands auraient prêté leur concours pour l'achat du papier en Allemagne. La Germania, organe du Centre, demande qu'une enquête soit ouverte en Allemagne au sujet de la complicité éventuelle des ultra-nationalistes allemands.
La police a arrêté hier soir le frère du colonel Jankowitch. Il était au courant des agissements du colonel et était son complice pour le transport du papier venant d'Allemagne pour la fabrication des faux billets.
L'inculpé Andor aurait fait des déclarations compromettantes pour le chef de la police, M. Nadossy, qui aurait, d'après lui, donné des instructions pour la mise en circulation des billets.
Les interrogatoires de vendredi ont encore complété les renseignements qu'on possédait déjà sur la fabrication des faux billets, et ont donné des preuves nouvelles et décisives sur la culpabilité du prince de Windisch-Graetz et de M. Nadossy. Le projet fut décidé en juillet, dans le palais du prince. Le prince et M. Nadossy se mirent en rapports avec le major Géroé, et finirent par le gagner à leur cause, en lui disant que, si l'on parvenait à ruiner le franc français, cela constituerait une revanche pour Trianon. La fabrication des billets eut lieu dans le sous-sol de l'Institut cartographique; il fut imprimé 600 à 800 billets par jour.
Les journaux hongrois racontent comment les falsificateurs se procurèrent la machine dont ils se servirent. Cette machine avait été offerte au gouvernement hongrois par une maison de Leipzig. Elle fut refusée. Les falsificateurs s'empressèrent d'en faire l'acquisition, et, dès la fin du mois d'août, elle était à leur disposition. Selon les aveux de Géroé, les 25.000 billets tirés furent remis à vingt-cing hommes de confiance du prince de Windisch-Graetz.
De nouvelles perquisitions ont été faites au château de ce dernier, à Sarospatak, par des policiers de Budapest, auxquels deux agents français vinrent se joindre.
Le prince Windisch-Gratez aurait offert une caution de 2 milliards de couronnes pour être remis en liberté.
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Interview de M. Rakovsky
Interviewé par le correspondant du Petit Parisien, M. Rakovsky, ministre hongrois de l'intérieur, a répété ce que l'on sait déjà sur les diverses phases de l'instruction. Au sujet du caractère politique de l'affaire, il s'est exprimé ainsi :
Chaque affaire où sont mêlés des hommes appartenant à la vie publique est toujours, jusqu'à un certain degré, une question politique. Dans ce cas spécialement, les accusés prétendent avoir agi dans un intérêt politique. Nous n'avons d'ailleurs pas pu établir avec précision ce que pouvait être ce but «national et patriotique», et je pense que ceux des inculpés qui ont pris part, de bonne foi, à l'affaire, furent en cela victimes de la nervosité de la nation, contre laquelle nous tous, qui sommes responsables de l'ordre dans le pays, luttons, depuis le moment où la Hongrie comprit qu'elle était vaincue.
Une note de la légation de Hongrie
La légation de Hongrie communique une note pour inviter, assez bizarrement, l'opinion française à ne pas laisser exploiter sa bonne foi par des nouvelles «tendancieuses». La note ajoute:
La légation prend catégoriquement position contre la manoeuvre qui veut mettre en opposition le régent et le président du Conseil. Elle dément de la façon la plus absolue les nouvelles relatant des troubles à Budapest, où la population, confiante dans l'énergie éprouvée du comte Bethlen, attend avec calme l'aboutissement de l'affaire. Elle dément formellement le prétendu recrutement de troupes dans les campagnes par Monsieur Gœmbœs
La légation de Hongrie oppose un démenti formel aux nouvelles de la prétendue arrestation du colonel Nagashzy, aide de camp du régent: elle est autorisée à déclarer que ni le baron Perényi, ni le comte Teleki, ne sont impliqués dans cette affaire, et que ce dernier, qui est directeur de l'Institut géographique de Hongrie, n'a jamais eu le moindre rapport avec l'Institut cartographique, où les faux billets furent imprimés. On mande de Budapest que le baron Koranyi, ministre de Hongrie à Paris, qui s'est rendu à Budapest, quitte ce matin cette ville, pour reprendre son poste.
Le comte Bethlen et le régent Horthy
Le correspondant de la British United Press à Budapest télégraphie que le développement de l'affaire des faux billets de banque français a précipité une situation politique des plus sérieuses et que le comte Bethlen s'oppose, chaque jour, davantage à la politique da régent Horthy et qu'il cherche fortement à provoquer la démission, sinon la chute, de celui-ci. Par contre, les nationalistes hongrois sont excessivement montés contre Bethlen, l'accusant d'avoir donné carte blanche à la France et d'avoir honteusement permis à ce pays de s'immiscer dans les questions d'ordre intérieur hongrois.
Le nombre des personnes qui acclament les faux monnayeurs augmente sans cesse. Ces derniers sont qualifiés de «héros qui, en toute justice, ont cherché à prendre une revanche sur le pays qui a dicté le traité de paix et dévalisé la Hongrie.»
Les faux billets tchécoslovaques
La Prager Presse publie des documents montrant que la Tchécoslovaquie a eu, notamment en 1919, en 1920 et en 1921, à souffrir particulièrement des faux monnayeurs hongrois soi-disant patriotes.
Ce n'est, dit-elle, que grâce à la politique prudente et avisée de l'Institut d'émission tchéco-slovaque que les effets pernicieux de ces manoeuvres ont pu être paralysés. Néanmoins, les sommes perdues par l'Etat lors de ces affaires sont trop considérables pour qu'il puisse renoncer à demander des dommages et intérêts. Depuis des années, la falsification de la monnaie des voisins regardés comme hostiles à la Hongrie par les cercles irrédentistes était considérée par ces milieux comme une arme légitime de propagande politique, pourvu que les faussaires alléguassent des motifs patriotiques.
La Prager Presse fait l'historique des affaires de fausse monnaie tchécoslovaque. Elle constate que les enquêtes prescrites par les autorités n'ont pas abouti pour la bonne raison qu'elles étaient dirigées par M. Nadossy, préfet de police, qui vient d'être arrêté grâce à l'énergie déployée par la France. D'autre part, non seulement les principaux fauteurs des agissements coupables, MM. Pazourik et Meszaros, n'ont pas été inquiétés, mais le premier a été pourvu d'un poste important au ministère de l'intérieur et l'autre a été nommé professeur à l'Université de Budapest.
La Prager Presse croit savoir que le gouvernement tchécoslovaque est dans l'intention de réclamer du gouvernement hongrois la revision de l'instruction des affaires antérieures étouffées par le préfet Nadossy et d'exiger le châtiment de tous les personnages, quels qu'ils soient, qui seront convaincus d'avoir favorisé ces agissements ou d'y avoir participé. «Il faut, dit ce journal, en finir une fois pour toutes avec une conception politique qui permet de considérer comme des patriotes des faux monnayeurs dont les pratiques ne nuisent qu'aux Etats étrangers.







































































