| Paris-Soir - 10 janvier 1926 |
ENTRE NOUS. MADAME...
Pour concilier le travail féminin et la maternité
Vous aurez tant de difficulté à le croire que j'ose à peine vous le dire : notre organisation sociale ignore encore que les femmes travaillent. Elle l'ignore si bien qu'elle n'a jusqu'ici mis à la disposition de celles-ci aucun concours propre à leur permettre de concilier leur tâche nouvelle avec l'ancienne, le travail avec la maternité, ça, c'est de l'assistance.
Des secours, c'est entendu, il y en a; Mais un organe qui puisse pratiquement permettre à l'ouvrière, à l'employée de conserver son emploi sans renoncer à être mère, vous pouvez le chercher.
Bien sûr, il y a, depuis un demi-siècle, des crèches en France : crèches d'usines ou de grands magasins, ne fonctionnant qu'au bénéfice de leur personnel, crèches municipales, crèches privées, ouvertes à tous les enfants. Mais ces établissements ne peuvent être utilisés que par les bébés en parfait état de santé. Attention: je ne prétends pas attirer votre attention sur le cas de l'en- fant malade, justiciable de l'hôpital. Je ne songe même pas au débile, qui ne fait pourtant pas défaut dans les grandes villes. Il ne s'agit que de l'enfant normal qui, précisément pour être normal, ne saurait manquer de s'enrhumer de temps en temps, et non moins sûrement de manifester parfois quelque agitation du côté du tube digestif. Eh bien que fait-on de cet enfant, à ce moment-là ? Il est interdit de l'accepter à la crèche, et cela s'explique par le grand péril qu'y entraîne toute épidémie. On ne saurait prévoir quel fléau une indisposition, d'aspect tout d'abord inoffensif, est susceptible d'apporter dans une agglomération infantile. Alors, que faisons-nous de ce petit ? Si le travail n'apporte à la mère qu'un salaire d'appoint, si elle peut compter sur le gain de son mari, elle consentira à garder son bébé quelques jours, même si elle risque de mécontenter contremaître ou patron. Mais si c'est une veuve ou une mère abandonnée, enfin, une femme qui, pour payer sa chambre d'hôtel, son pain et le lait même de son enfant, a besoin de sa «semaine» ? Je vous assure que le cas n'a rien d'exceptionnel. Et, dès lors, que devient l'enfant ? Le plus souvent une voisine de hasard s'en charge, et ce n'est pas toujours une excellente affaire pour le bébé. Parfois, la mère traquée court toute une matinée avant de trouver un concours, et il arrive qu'elle n'en trouve pas. L'hôpital, faute de place, refuse l'enfant insuffisamment malade, et quelle œuvre est prête à s'en charger ?
Car, je vous le disais : c'est à peine croyable, rien n'a encore été mis à la disposition de la mère que seul son travail nourrit, pour recevoir l'enfant souffrant.
Les travailleuses elles-mêmes s'uniront-elles pas pour créer cet abri ?
Marguerite PREVOST.
| retour 10 janvier 1926 |







































































