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Paris-Soir - 10 janvier 1926


 Paris soir 1926 01 10 01 Un ouvrier coupable d'avoir abandonné son enfant

DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Le bon moyen

On vient d'arrêter, dans les environs. de Caen, un ouvrier coupable d'avoir abandonné son enfant. Ce misérable père avait, tout d'abord, essayé de vendre sa progéniture. Et c'est uniquement parce qu'il ne trouvait pas acquéreur qu'il s'est décidé à s'en débarrasser.
Je ne sais pas comment la justice appréciera le cas de ce travailleur. Mais il me paraît que ce «père dénaturé» vient de fournir un exemple dont on aurait grand tort de ne pas s'inspirer.
Que représentait l'enfant pour cet ouvrier sinon sa propriété ? C'était sa chose, son bien. La loi est formelle à cet égard. Le père peut disposer de son enfant. Il lui doit, certes, assistance, gîte, nourriture, soins, mais il peut parfaitement le dresser pour telle besogne qui lui convient. Il peut l'employer à son gré. Il peut en faire un ouvrier comme lui, un acrobate, un danseur, un ministre. Il peut, également, lui octroyer telle éducation qui lui paraîtra utile, modeler son jeune cerveau, pétrir son esprit à sa guise.
L'enfant appartient au père. Ça ne fait pas toujours son affaire et un certain Jules Vallès a protesté, jadis, avec quelque véhémence contre cette autorité paternelle qui touche souvent à la tyrannie. Mais nul ne peut rien contre la loi. Dans ces conditions, il est tout naturel qu'un brave homme de père d'ouvrier, ne sachant que faire de son «bien», légitimement acquis, ait songé à le vendre.
Sans doute, n'avait-il pas les moyens de le nourrir et le temps de veiller sur lui. En le cédant contre une somme d'argent il assurait peut-être son bonheur, tout en y trouvant profit. Mais pourquoi l'Etat ne s'aviserait-il pas d'acheter les enfants dont les parents ne savent que faire ?
On entend, tous les jours, les lamentations qui s'élèvent sur la dépopulation dont souffre le pays. Les encouragements aux mères Gigognes sont prodigués. On va jusqu'à offrir des primes aux mères de familles nombreuses. Il faudrait, logiquement, aller jusqu'au bout et dire aux pères et mères dans la nécessité :
Vous estimez que vous avez trop de gosses. Vous ne pouvez supporter ces charges. Eh bien ! moi, Etat, je vous achète votre marmaille. Et, vous savez, ne vous gênez pas, si le cœur vous dit. Fabriquez-moi d'autres gosses. Je suis toujours là pour vous les payer un bon prix.
Ainsi l'industrie nationale, qui a bescin de bras, et la Patrie, qui a besoin de cadavres, y trouveraient leur compte. Du coup, plus d'enfants abandonnés, plus d'avortements, plus d'infanticides. Les gens feraient d'autant plus volontiers des gosses qu'ils sauraient récolter un bénéfice. L'enfant, d'onéreux qu'il était, deviendrait fort avantageux. La natalité se développerait dans des proportions extraordinaires. Maintenant, si vous êtes contre les monopoles, rien ne vous empêche de préconiser des sortes de sociétés anonymes pour l'achat et l'exploitation des nouveau-nés,
Vous dites que ce ne serait pas très moral.
Voyons, est-ce que la caserne ne prend pas vos gosses à vingt ans ? Est-ce que l'usine ne les prend pas avant et après ? Est-ce qu'ils ne sont pas guettés, depuis le berceau, par toutes les convoitises?
Plus j'y réfléchis et plus j'estime que l'ouvrier marchand d'enfants a agi comme un sage.
Le jour où l'enfant aura une valeur marchande et «rapportera», vous ne trouverez plus un seul individu capable de se soustraire au devoir sacré de la procréation.
Pas un seul, sauf, naturellement, les ministres de Dieu... Mais ces derniers n'ont-ils pas fait vœu de pauvreté ?

Victor MERIC.


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