| L'Homme libre -17 janvier 1926 |
AIMEZ-VOUS votre époque?
par F. JEAN-DESTHIEUX
Comment douter qu'il y ait une saison (ou une mode) pour les idées, comme il en est pour les robes et les chapeaux féminins? Il y a quelques jours, je prenais ici prétexte d'une enquête du Cousin Pons pour expliquer que notre douloureuse, notre véhémente époque ne laissait pas que d'être aimable, malgré tout. On eût bien étonné la plupart d'entre nous, environ 1910, en nous disant que les dix années alors révolues compteraient un jour parmi les plus heureuses qu'un peuple eût vécues. C'est ainsi pourtant qu'elles apparaissent désormais à ceux qui leur ont assez survécu.
Déjà, l'on savait gémir sur la cherté de la vie et les fantaisies fiscales. Déjà, les intellectuels connaissaient des moments difficiles et déjà les prolétaires semblaient les plus heureux des mortels. Et pourtant, le dollar ne valait alors que cent sous. Des gens très sérieux, cependant, se lamentaient sur le mode du souvenir: «En quel temps vivons-nous ?... Jamais on n'a vu cela !... Notre époque est pourrie !... Nous marchons vers la décadence !»
Je propose ces souvenirs à ceux qui croient devoir préférer une époque révolue à celle qu'ils vivent. Le dément aujourd'hui n'est pas plus vil à vivre, sans doute, que ne le furent tels ou tels autres âges parés pour nous du charme rétrospectif des gloires évanouies.
Une enquête des Annales vient à point pour servir de complément sur ce sujet à celle du Cousin Pons.
« Aimez-vous votre époque ?» a-t-on demandé aux plus célèbres de nos contemporains du monde des lettres et du théâtre. La plupart, semble-t-il, affectent volontiers de mépriser leur siècle, trop brutal, à leur gré. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
Fut-il vraiment plus galant, le temps où n'importe quel seigneur pouvait se permettre de faire bâtonner un Voltaire? Fut-il plus aimable, le siècle qui vit Napoléon répudier sa première femme, Hugo bafouer la sienne et Louis XVIII se conduire de la manière que vient de rappeler l'auteur de La Reine Inconnue ? Que signifient ces regrets? Si la politesse française se perd, c'est peut-être bien à la mort des légendes que nous le devons. Les manières de cour ne paraissent pas avoir jamais été bien absolument observées. Et je connais des milieux où l'on ne songerait pas à se plaindre de leur disparition, attendu qu'elles y sont demeurées plus en honneur qu'on ne le croirait ailleurs. Ce qui, selon la remarque de Pierre Bonardi, est sans doute véritable, c'est que la guerre de quatre à cinq années n'a pu être qu'un détestable professeur de bon ton, voire de maintien. Certains scrupules, certaines attitudes ne sauraient résister à l'épreuve de tant de barbarie. La muflerie, du reste, n'est pas un article de toute récente importation. Il apparaît aux mémoires les moins infidèles qu'on se plaignait volontiers de la goujaterie et des mufles bien avant les secousses guerrières.
Les vieillards n'aiment jamais l'époque qui les verra disparaître. On n'a jamais songé à exiger d'eux tant d'héroïsme. Et ce dépit lui-même, qui leur vient avec le déclin, ne signifie-t-il point qu'ils regrettent de ne pouvoir participer plus longtemps aux joutes de la jeunesse épanouie à la faveur de la saison nouvelle ?
Une époque de transformation politique et sociale est nécessairement une époque intéressante à vivre; donc une belle époque; car il ne saurait y avoir rien de beau ni d'aimable en dehors de ce à quoi on s'intéresse le plus volontiers. Quant aux Alcestes de tous les temps et de tous les âges, on sait bien qu'ils ne prennent intérêt à rien.
F. JEAN-DESTHIEUX.
| retour 17 janvier 1926 |







































































