| L'éclaireur du Dimanche -17 janvier 1926 |
Les Inondations.
Voilà qu'une fois de plus les fleuves et les rivières sortent de leur lit et du train dont va la crue, alors qu'une pluie persistante inonde la terre saturée, on peut se demander avec inquiétude si une nouvelle catastrophe ne nous menace pas encore. Tragique perspective, d'autant plus que nous finissons par subir le fléau chaque année, D'où vient cette humidité constante de la température? Les météorologistes, qui n'en sont pas à une erreur près, ne nous avaient- ils pas annoncé un hiver particulièrement froid? les météorologistes ne nous ont pas donné d'explication très claire. En 1910, ils avaient déclaré doctement que l'influence néfaste des comètes était indéniable, l'année en question étant particulièrement dotée au point de vue cométaire. Or, l'astronome Lalande n'a-t-il pas écrit que «si un de ces astres s'approchait de nous jusqu'à la dis-tance de douze à treize mille lieues, elle produirait une marée de trois mille toises».
Mais aujourd'hui, pas plus qu'en 1920 ou que l'an dernier, on ne nous annonce pas de comètes et comme les savants sont silencieux, il faut bien que les profanes se contentent de constater que la pluie est abondante sans en rechercher la raison, ou en nous disant toutefois que si l'on déboisait moins nos forêts que les étrangers devenus acquéreurs; grâce à la baisse de notre franc, sont en train de dévaster, le mal serait probablement moins grave.
Nous sommes encore loin, heureusement, des crues de 1910. Espérons que nous ne les atteindrons pas. Tel qu'il est, le mal est suffisant.
Les grandes inondations enregistrées au siècle dernier sont, outre celle de 1802, celles de 1872, mars 1876, janvier 1879, décembre 1882 et janvier 1883. D'autres années de crue, mais de moindre importance, ont été au XIXe siècle, 1807, 1836, 1850, 1854, 1856, 1861, 1866, 1876, 1880 et enfin 1896. Celle-ci est la dernière en date avant celle de 1910.
Les désastres entraînés par l'inondation étaient une calamité publique encore plus grave que de nos jours, au temps où la Seine coulait au niveau du sol du vieux Paris. En 583, eut lieu la première inondation parisienne enregistrée par l'histoire, on allait en bateau sur l'emplacement actuel du faubourg St-Denis. En 1196, Philippe-Auguste fut obligé d'abandonner le palais de Cité et de se réfugier à l'abbaye de la montagne Ste-Geneviève. En 1206, les eaux atteignirent le deuxième étage des maisons de la Cité. En 1280, vers la fin du règne de Philippe III le Hardi, une grande inondation se produisit dont on retrouve le souvenir dans les chroniques du temps. On lit, en effet, dans les Fabliaux de Barbasan:
L'an mil deux cent et quatre-vingts,
Rompirent les ponts de Paris,
Pour Seine qui crut à outrage
Et fist en main leu grand domage.
| retour 17 janvier 1926 |
Les portes de Paris furent inaccessibles pendant plusieurs jours, car les ponts (ils étaient en bois) furent tous emportés. Rebâtis, ils furent encore tous entraînés par l'inondation de 1296. A la suite de ce nouveau fléau, Philippe-le-Bel ne se contenta pas de relever les ponts, il fit construire un mur formant terrasse le long de la Seine, depuis les Grands-Augustins jusqu'à la tour de Nesles; puis, en 1313, un an avant sa mort, il fit convertir ce terre-plein en un quai qui fut celui des Grands-Augustins, le plus ancien de Paris. En 1427, sous Charles VII, les îles St-Louis et Louviers furent submergées et, en 1493, sous Charles VIII, les eaux, à travers la place Maubert, gagnèrent jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. On érigea, au coin de la Vallée de Misère, un pilier surmonté de la Vierge avec cette inscription qu'on pouvait lire à la veille de la Révolution : Mil quatre cent quatre-vingt-treize Le septième jour de janvier, Seyne fut ici à son aise, Battant le siège du pillier.
Les désastres, dit un chroniqueur du temps, firent sentir la nécessité d'exhausser le sol de Paris, ce qui ne tarda pas à être exécuté. Mais les inondations continuèrent tout de même à désoler la capitale, bien qu'à dates moins rapprochées. Cependant, on constate que le 9 décembre 1649, la Seine renversa une partie du pont Saint-Michel et dix-sept maisons qui y avaient été bâties, et que le premier mars 1658, le pont Marie fut démoli aux trois-quarts; les maisons du pont furent renversées et cinquante-cinq personnes périrent; les eaux couvrirent plus de la moitié de Paris et s'élevèrent à vingt pieds neuf pouces au-dessus des plus basses. C'est la dernière des grandes catastrophes avec le chiffre de morts le plus élevé que l'histoire ait enregistrée à Paris, bien que, en 1711, la crue de la Seine ait dépassé vingt-trois pieds trois pouces. Mais il n'y eut plus d'accidents de personnes et, à cet égard, la situation des riverains de certains autres fleuves de France fut infiniment plus cruelle. On n'a pas oublié, en effet, les inondations qui, durant les cinquante dernières années, ont ruiné les populations de diverses régions et noyé quantité de personnes.
MARCEL FRANCE.







































































