| Le Petit Écho de la Mode -17 janvier 1926 |
Un esprit nouveau souffle en Turquie.
L'histoire de la civilisation turque vient de s'enrichir de quelques chapitres, curieux, inattendus assurément. C'était une opinion courante, il y a une vingtaine d'années, que la Turquie était de trop en Europe: pays de moeurs orientales, sa place était en Asie; il fallait l'y réléguer. La grande guerre et même quelques-unes des précédentes ont à peu près réalisé ce beau projet de la Turquie il ne reste plus, en Europe, que Constantinople et sa plus ou moins grande banlieue (une Constantinople, d'ailleurs, déchue et comme dénationalisée par l'afflux d'innombrables étrangers; seul compte maintenant le territoire d'Asie, et c'est en Asie qu'est passée la capitale : Angora.
Or, depuis qu'elle est géographiquement asiatique, la Turquie est devenue plus européenne de moeurs qu'elle fut jamais. Après avoir déposé, puis chassé son sultan, proclamé la République, créé un parlement, joué sa partie dans le «concert européen», elle a procédé à une série de réformes qui, pour être moins bruyantes, n'en décèlent pas moins l'esprit nouveau qui anime ses dirigeants.
Parmi ces réformes, les plus importantes sont d'ordre vestimentaire : les femmes turques ont rejeté le voile; les hommes ont adopté le chapeau. Les femmes ne se voilent plus le visage! Cela n'a l'air de rien, un simple changement de mode, comme celle des cheveux courts. C'est tout bonnement une révolution, et une révolution profonde; c'est, en deux mots, l'affranchissement de la femme. Il fut un temps, qui n'est pas si lointain, où la femme était punie de mort, qui s'était dévoilée devant tout autre homme que son seigneur et maître. Aujourd'hui encore, et c'était hier la règle en Turquie, dans tous les pays musulmans, la femme honnête et que n'a pas encore touchée la civilisation occidentale reste obstinément voilée devant l'homme qui n'est pas son époux. Elle y met sa pudeur, son honneur, sa religion. Et le mari l'entend bien de la sorte: un étranger risque un mauvais coup si, par ruse de curiosité, ou même par hasard, il a entrevu un visage découvert. Certes, les exceptions sont maintenant nombreuses; beaucoup de musulmans, notamment parmi nos administrés d'Algérie ou de Tunisie, élevés dans nos écoles, initiés à nos mœurs, les ont adoptées et ont apporté dans leur ménage un libéralisme qui affranchit la femme et l'autorise à rejeter le signe de sa servitude. Mais quelle distance entre ces exceptions et la réforme radicale, officielle, dont les effets s'étendent à toute la population féminine de la Turquie!
L'adoption du chapeau par les hommes, au détriment du fez, du turban, etc., n'a pas moins d'importance morale, et ce serait une erreur de n'y voir qu'un simple changement de couvre-chef. Jusqu'à ces derniers temps, le port d'un chapeau constituait tout simplement un scandale et un délit. Sous les derniers sultans, un Turc qui aurait osé s'en coiffer eût été immédiatement incarcéré et condamné à une peine sévère. Il y a deux ans, les journaux ont fait quelque bruit autour d'une aventure arrivée à un «Jeune Turc» résidant en Allemagne. Revenu à Constantinople pour quelques jours, il avait gardé son chapeau acheté à Berlin; il fut bel et bien conduit «au poste» et ne dut sa libération qu'à une intervention diplomatique.
| retour 17 janvier 1926 |







































































