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Le Temps -17 janvier 1926


v Le Temps 1926 01 17 vers lanarchie

VERS L'ANARCHIE.

Le gouvernement vient d'interdire la manifestation que la Fédération des fonctionnaires avait projeté de faire sur la place de la Concorde. Le fait seul que des fonctionnaires, c'est- à-dire des serviteurs de l'Etat, devant observer en cette qualité une certaine réserve et une certaine discipline, aient projeté de se livrer à manifestation publique au cours de laquelle de graves incidents peuvent toujours surgir, suffit certainement à motiver cette décision. Mais il y a autre chose. Les fonctionnaires ne voulaient pas seulement élever, en ce qui regarde la modicité de leurs traitements, des réclamations sur le bien-fondé desquelles nous nous sommes hier impartialement exprimés. Ils voulaient faire également une manifestation d'ordre politique, et d'une certaine politique qui se rapproche beaucoup plus de la théorie de la lutte des classes que des nécessités d'union nationale.
Cela nous a été révélé par un article du secrétaire du syndicat national des instituteurs, paru dans l'organe officieux du cartel, et ces révélations ont leur prix, venant de quelqu'un qui, sans doute, fut un des organisateurs et vraisemblablement devait être un des directeurs de cette manifestation. Il paraît que « les fonctionnaires se sentent menacés dans leurs libertés par la dictature aux aguets », et que cette dictature, c'est la bourgeoisie qui veut l'exercer. Après avoir rendu hommage aux luttes qu'au cours du dix-neuvième siècle elle soutint cependant pour l'obtention de libertés qui ont aujourd'hui un assez singulier aboutissement, le secrétaire du syndicat national des instituteurs déclare que la bourgeoisie « donne aujourd'hui son appui sous mille formes aux adversaires du parlementarisme et aux propagateurs de la dictature blanche ». La bourgeoisie française, aux dires des syndicats de fonctionnaires, a un autre tort: c'est qu'elle ose « organiser sa défense morale par la presse », laquelle, bien entendu, ne devrait soutenir que la seule dictature du prolétariat. Par une singulière aberration, qui en dit long sur l'état de certains esprits, toutes les fêtes du souvenir, les cérémonies commémoratives, les associations de combattants sont incriminées comme suspectes d'être des moyens de défense et de domination de la classe bourgeoise.

Ce n'est point tout encore. On devait, au cours des manifestations publiques projetées, protester également contre les plans « qui prévoient l'utilisation de la troupe pour la protection du travail et le maintien de l'ordre ». Existe-t-il, en effet, comme le dit l'article, un plan de protection étudié, pour le cas où, dans certaines circonstances douloureuses telles qu'une grève générale, appuyée peut-être par une grève des fonctionnaires, l'armée pourrait apparaître comme la ressource suprême dans un suprême danger, et comme la sauvegarde de l'ordre contre le désordre, comme le défenseur non point d'une classe contre une autre, mais comme le protecteur de la vie de la nation? Nous ne le savons. Mais il est certain que ce sont des éventualités que doivent prévoir les gouvernements, quels qu'ils soient. En tout cas, il apparaît comme monstrueux que dans des questions telles que celles-là, qui sont du domaine exclusif du pouvoir exécutif et de la représentation nationale, les fonctionnaires veuillent, par une manifestation publique et tumultueuse, donner et imposer leur opinion. Mais il faut rechercher à qui incombe la responsabilité d'un semblable état d'esprit, que des incidents tels que celui-ci font apparaître, hélas! dans une lumière trop évidente et trop crue. Nous avons ici, au cours d'une longue campagne, attiré l'attention des pouvoirs publics sur les dangers que pouvait présenter, pour l'avenir même de la nation, la constitution de syndicats de fonctionnaires, tolérée contrairement à la loi et aux décisions de tribunaux. Jusqu'à une époque récente, malgré une condescendance qui, dans beaucoup de cas, ressemblait à de la faiblesse, aucun gouvernement n'avait cédé sur le principe. Mais le cartel vint!


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