| L'Intransigeant - 31 janvier 1926 |
UN SCANDALE
Lettres à vendre
On continue, tantôt, à disperser les richesses de cette bibliothèque parisienne dont nous avons déjà parlé, les Treize et moi, pour indiquer les prix élevés atteints par les manuscrits de quelques-uns de nos auteurs modernes les plus notoires.
A ces prix-là, disions-nous, mieux vaut collectionner des manuscrits que d'en écrire. Un amateur peut se retirer plus vite qu'un homme de lettres, après fortune faite. C'est un peu vif, mais c'est ainsi. Les plus beaux livres semblent avoir été composés pour finir par entretenir des champignons de toute sorte. Il n'y a que l'auteur que ses œuvres ne nourrissent pas.
Aujourd'hui, c'est le tour des autographes. J'en ai le catalogue sous les yeux. On ne va pas s'ennuyer. Les Treize nous diront demain quelle fête ce fut. Nous allons voir des lettres écrites pour rien, pour le plaisir ou par besoin, rapporter vingt francs la ligne à celui qui les aura vendues. C'est de la copie bien payée... à qui ? A l'heureux possesseur d'une lettre de Balzac, de Stendhal, de Verlaine, de Rimbaud ou d'Anatole France. Bien mieux qu'en élevant des lapins, le parasite se fait maintenant des rentes en vivant sur la correspondance des morts.
Et il n'y a aucun moyen d'obvier à cette spéculation scandaleuse ?
Si. Maxime Du Camp apprit un jour avec irritation que des lettres d'amour écrites par lui à une dame entrée en religion après la rupture, étaient en vente chez un marchand. Maxime Du Camp, de belle prestance, avait été garibaldien et ne badinait pas. Il alla trouver, la canne à la main, le marchand et lui dit :
- Vous allez me remettre immédiatement ces lettres, si vous ne voulez pas avoir affaire à moi.
Le marchand préféra ne pas avoir affaire à lui... et rendit la liasse. C'était un maladroit. Il avait eu le tort de ne pas attendre le décès de l'écrivain; rien ne l'eût empêché alors de s'en donner à coeur joie. Cette correspondance, à présent, vaudrait son pesant d'or.
Tout le monde, malheureusement, ne montre pas la résolution de Mme Barrès et de son fils Philippe, qui ont intenté un procès aux éditeurs de la réunion en brochure de quelques lettres inédites de Maurice Barrès. Les héritiers en avaient interdit la publication; on a passé outre. Ils ont eu raison de se fâcher. Je souhaite qu'ils gagnent leur procès.
On a justement vendu aujourd'hui une lettre de Barrès à Tailhade, dans laquelle le premier traite Baudelaire de «vieille bête et de raseur».
Cette lettre n'était pas destinée, évidemment, à l'Hôtel des Ventes. Voilà les héritiers réduits à la racheter, s'ils. ne veulent pas la lire tout entière, demain, dans un journal, une revue ou un livre. C'est gai!
Món attention à moi était appelée sur 45 lettres de Huysmans «à un ami», lettres dans lesquelles mon nom figure, et sur 37 lettres «à une dame» qui piquaient ma curiosité d'exécuteur testamentaire bien décidé à faire respecter les volontés de mon maître. J'allai aux informations et j'appris que les lettres à une dame avaient été retirées de la vente. C'était toujours cela. Quant aux autres, on ne me cacha pas que quelqu'un s'en rendrait acquéreur à n'importe quel prix ! C'était me décourager de surenchérir. Il faut reconnaître qu'on ne me prenait pas en traître......
Donc, impossibilité, pour les héritiers de Huysmans et pour moi, de nous opposer, en récupérant les lettres, à leur divulgation éventuelle. Nous devons attendre le fait accompli pour intervenir ! Attendons. Mais qu'est-ce que vous pensez de ce trafic de la pensée des morts ?
Virginie Déjazet, décédée il y eut le mois dernier cinquante ans, fournit au même catalogue... moins que rien : 400 lettres d'amour à l'acteur Laferrière ! Et toute la correspondance de Juliette Drouet, l'amie de Victor Hugo (15.000 lettres autographes, s'il vous plaît, (et même s'il ne vous plaît pas). qui devrait former un petit tas de cendres, va pétiller encore, et pas pour la dernière fois sans doute, au feu des enchères.
Ne parlons pas des billets écrits de l'hôpital par Verlaine. Avec le produit de leur vente, depuis que cela dure, le poète eût pu fonder un lit, à son intention, dans chacun de ses hôpitaux.
N'est-ce point un scandale permanent intolérable ? Les lettres comme les livres devraient ne tomber dans le domaine public que cinquante ans au moins après la mort de leur auteur. Nos lettres intimes ne sont pas faites pour traîner en vente publique ou dans les catalogues, comme une marchandise, un article à l'étalage.
Si une lettre, comme a dit Gautier, est de la copie qu'on ne nous paie pas, raison de plus pour qu'elle ne soit point à vendre.
LUCIEN DESCAVES.
| retour 31 janvier 1926 |







































































