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La Justice - 07 février 1926


La Justice 1926 02 07 Les Etats-Unis devenus les banquiers du monde

Nous vivons trop sur des lieux communs, lancés un beau matin dans le monde, qui font rapidement leur bonhomme de chemin, qui passent à notre portée, que nous arrêtons dans leur course, et auxquels nous offrons une confiante hospitalité, sans les passer au crible de la réflexion méthodique. Dès lors, ils nous dispensent de réfléchir. Ils se présentent à nous, au milieu d'une discussion, tout prêts à être utilisés. Nous les accommodons de notre mieux au goût du jour, et nous voilà satisfaits. C'est à peu de frais se contenter.
Ainsi, nous avons lu, ou entendu dire, une fois, que l'Amérique plierait sous le fardeau trop lourd de l'or du monde; que ces immenses biens, trop vite acquis, ne profiteraient pas; que son défaut d'expérience financière, son ignorance du caractère des vieilles nations de l'ancienne Europe, la condamneraient, tôt ou tard, à payer très cher son apparente prospérité; qu'il était impossible de digérer, si j'ose m'exprimer ainsi, la moitié de l'or qui circule dans le monde entier, et que cette surabondance de métal jaune, ayant pour conséquence inévitable une inflation de crédit, les Etats-Unis allaient vers des crises économiques dont la gravité dépassait ce qu'on pouvait prévoir.
On nous l'a dit, nous l'avons cru, nous l'avons répété. Pendant ce temps, l'Amérique voyait sa prospérité grandir au point que ses hommes d'Etat eux-mêmes en paraissaient, les premiers, étonnés autant qu'enorgueillis. Un jour, on nous apprend que l'industrie automobile a fabriqué, en 1924, 3,640,000 voitures, dont 321,000 pour l'exportation, soit presque autant que tous les pays européens réunis, lesquels ne dépassent pas le chiffre de 360.000. En septembre 1925, on nous informe que les chemins de fer ont battu tous les records, avec un bénéfice net de 134.584.616 dollars, soit un intérêt de 6.20 % de leur valeur, telle qu'elle a été établie par la commission du commerce intérieur. Le record des importations est battu en octobre dernier. Le record des permis de construction est battu, à Washington, en 1925. Tous les records, vous dis-je : les actions des grands magasins montent considérablement, la valeur de la propriété immobilière augmente, les dépôts affluent dans les banques, les lieux de distraction font des recettes colossales, le chômage est plus bas qu'il n'a jamais été; tout concourt à cette opulente prospérité, le ciel lui-même, le sol et le soleil: la récolte des maïs passe de 250,000,000 à 300,000,000 de boisseaux; si les blés d'hiver donnent moins qu'en 1924, les prix actuels sont assez rémunérateurs pour que les paysans se réjouissent: la récolte du coton est évaluée à 14 millions 500.000 balles.
Chantons des hymnes d'allégresse. Les Américains ne s'en privent pas. Bien plus, ils prévoient des jours plus fortunés encore. Ce ne sont pas des poètes, qui saluent l'avenir plus brillant et plus riche: ce sont des hommes d'expérience, qui font des enquêtes lentes et minutieuses: M. Charles Schwab, M. Lowden, ex-gouverneur de l'Illinois; M. Klein, directeur du Bureau du commerce extérieur et intérieur. Tous annoncent, pour les années qui vont venir, des résultats incomparablement supérieurs : le premier déclare que jamais les aciéries n'auront traité plus d'affaires; le second, que tout justifie l'optimisme le plus complet; le troisième, que rien n'arrêterait l'expansion toujours plus forte du commerce et de l'industrie américaine. Pas même la renaissance de l'industrie et du commerce de l'Europe? Non, pas même cela; au contraire. Et le meilleur argument que l'on trouve à opposer à ceux qui parlent d'un changement quelconque, soit dans la politique financière, soit dans la politique douanière, est le suivant jamais nos affaires n'iront aussi bien, restons donc tranquilles : « La situation du pays est excellente; les ouvriers travaillent en nombre considérable à des salaires satisfaisants, et le commerce, intérieur et extérieur, a atteint un volume plus grand que jamais dans l'histoire américaine. Pourquoi troubler des conditions qui attestent la prospérité dont jouit toute la nation?»
Tout va bien, et rien ne saurait aller mieux. O fortunatos! Qu'en pensent ceux qui annonçaient pour l'Amérique des jours sombres et désespérés? Non seulement les Etats-Unis ont su s'adapter à la situation nouvelle, mais ils ont acquis, à l'extérieur comme à l'intérieur, une science de distribution dont on les jugeait, à tort, peu capables. Ils placent leurs capitaux dans les autres Etats industriels, et se servent de cette arme du crédit pour les fins politiques ou économiques qu'ils veulent atteindre. A l'intérieur, dans ce pays dont on critiquait l'incapacité à fixer le taux de l'escompte, on a vu, dans ces derniers mois, croître le volume des effets à quatre-vingt-dix jours, au taux maintenu de 318; même stabilité pour l'argent à vue (3.90 à 4,10) pour les effets commerciaux à longue échéance (3 3/4 à 4). Les capitaux, formés par l'épargne, se développent dans les proportions suivantes : pendant le premier trimestre de cette année, l'épargne a fourni aux émissions près de deux milliards et demi de dollars, soit un milliard de plus que dans le premier trimestre de 1924; et si l'on songe que, du 1er janvier au 30 juin 1925, les Etats-Unis ont prêté, à l'extérieur, 551 millions de dollars, on peut conclure que, devenus les banquiers du monde, ils ne sont pas près de périr par l'or qu'ils ont enfoui dans leurs caves. On me répondra: «Mais, attendez un peu, c'est trop tôt encore pour juger, nous n'avons jamais fixé de date, même approximative, à la réalisation des faits que nous avions prédits.» Je me contenterai de remarquer que c'est la réponse des pythonisses dont les prévisions se trouvent démenties par la réalité; et cela me suffit pour n'accueillir qu'avec défiance le développement, devenu_classique, sur la misère qui guette les Etats-Unis. coupables d'avoir confisqué la moitié de l'or qui courait le monde.


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