| Excelsior - 07 février 1926 |
Dans les centaines de chroniques qui ont été consacrées à ce grand artiste, Adolphe Willette, tout semble avoir été dit. On peut tout de même glaner encore, dans cette existence si curieuse, quelques traits qui méritent d'être retenus pour la petite histoire anecdotique des arts. On a justement rappelé que, pendant de longues années, malgré une production intensive, il avait connu des heures pénibles. Le croirait-on, les meilleurs de ses dessins du Courrier français et du Chat noir lui étaient payés cinq et dix francs. Pour les particuliers, son tarif était un peu plus élevé. Dans une lettre qu'il écrivait le 4 mars 1887, il répondait à une demande qui lui avait été adressée :
« Oui, je vois bien le dessin que vous désirez, je l'exécuterai très volontiers et vous aurez à me verser vingt louis d'or. A. W. »
Le bon bourgeois marchanda, et Willette se contenta de la moitié de la somme. Le dessinateur nuisit au peintre, car Willette était un très grand peintre. Qu'on se souvienne du magnifique vitrail le Triomphe du Veau d'or, de la Marianne assise sur la guillotine et de la salle de l'Hôtel de Ville qu'il a décorée. Comme je lui demandais un jour pourquoi il ne peignait pas davantage, il me répondit:
«Parce que je n'ai pas le temps; le dessin m'absorbe. Le crayon est pour moi, ajoutait-il, ce qu'est la plume du journaliste pour les poètes, il me permet de vivre.»
Dans les heures difficiles dont je parlais, il avait connu la saisie, ce qui lui a inspiré un dessin superbe, poignant de douleur, et qu'il donna pour une loterie de l'«Œuvre de la Poupée», fondée par Mlle Mirman. Il représente un officier ministériel procédant à la saisie d'un mobilier délabré, dans une chambre de pauvre; il s'avance vers une petite fille qui, désolée, presse une poupée sur son cœur.
Et voici la légende : Non, non, m'sieur l'huissier, on ne saisit pas les enfants!
C'est pourtant à un huissier qu'il dut un moment de vogue, quand il se mit à composer des «menus» que les riches bourgeois lui payaient convenablement. Un jour que l'officier ministériel était venu saisir dans son atelier, il s'arrêta devant les Pierrots gambadant, les Colombines en bonne fortune. Séduit, il dit à l'artiste : «Non, vraiment, monsieur A. Willette, je n'ai pas le cœur d'instrumenter contre vous. Tenez, je me marie la semaine prochaine et, dans trois jours, j'enterre, comme on dit, ma vie de garçon, avec quelques amis. Faites-moi le plaisir de dessiner mon menu et, comme honoraires, c'est moi qui paierai votre créancier.»
Le bruit de cette petite, aventure se répandit et, pendant quelques années, les menus inédits de Willette furent une des curiosités de certains grands dîners parisiens.
JEAN-BERNARD.
| retour 07 février 1926 |







































































